Confession d’un bluesman.nouvelle |
Je m’appelle Le Prince Carl. Je viens des faubourgs de Détroit. Après le travail j’ai longtemps fait la queue devant les magasins de disques pour me procurer les dernières œuvres de la maison Chess. C’est ainsi qu’accroissait mon espoir. Car pour le reste j’étais vraiment détaché du contexte social. Et puis un jour, las de frapper sur ma batterie dans la cave d’un copain le soir, j’ai franchi le pas. J’ai pris mon courage à deux mains, acheté un ticket de train pour Memphis et arrêté mon boulot à l’usine de voiture où je vissais des roues toute l’année.
Arrivé là-bas je suis allé à la seule radio noire de la ville et leur ai proposé mes services comme présentateur musical. Je connaissais en effet toute l’histoire du blues grâce à mon oncle Jones qui m’avait initié enfant à la musique du diable dès l’âge de six ans. Durant un an et demi j’ai écrit des textes et improvisé oralement sur les disques de mes frères pauvres et riches. J’avais désormais une mission : les aider. Et m’aider aussi à supporter un monde d’humiliation que je ne pouvais me résoudre à oublier. Puis je suis devenu musicien de studio à la Nouvelle Orléans et j’ai connu la vie heureuse. Aujourd’hui lorsque j’y songe je me demande encore pourquoi certains, ceux que je nomme les amnésiques parviennent à faire un blanc sur notre histoire. Et qu’est-ce qui les pousse à renier le rythme lancinant des chants venus de si loin ? Mais enfin si j’écris maintenant ce récit c’est parce que je veux m’adresser en particulier à quelqu’un, où plutôt à son souvenir ; à un homme qui aurait pu avoir mon destin et qui n’a pas franchi le pas. Lui est resté à Détroit puis est mort d’un accident de travail. Or il avait du talent et bien plus que moi certainement. Il chantait aussi bien que Muddy Waters et jouait de l’harmonica à faire pâlir Chester Burnett. Mais il aimait une femme mariée et cela ne se fait pas. Ils se voyaient en cachette parfois et le reste du temps Roy, c’était son nom, souffrait. Cela dura longtemps, jusqu’au jour où son amie lui fit savoir qu’elle déménageait et qu’il ne fallait plus qu’ils gardent le contact. Elle est partie comme cela mais est restée dans son esprit. Ce sont des choses qui arrivent. Lui s’est mis à boire et un jour il en est mort par inadvertance à l’usine. Je crois que l’on a tous un destin tracé. Il n’est qu’à le déchiffrer, mais c’est une affaire difficile. Certains y parviennent grâce à la ténacité et à la chance. D’autres y renoncent. Il s’aveuglent sur les détails. Il ne faut pas abandonner ses rêves. On doit être fidèle à son passé. Mais toute la difficulté est de ne pas se laisser dévorer non plus par la mémoire. Trouver le bon angle et saisir l’occasion. Une histoire de bonne opportunité, une question de liberté possible malgré tout. Je pense que l’échec n’est rien d’autre que l’impossibilité de comprendre cela, cette faible déclinaison qui nous enjoint à courir notre chance. Il y a toujours une ouverture, c’est vrai. Mais Roy ne l’a pas compris et c’était là que consistait son erreur. On ne peut cependant lui en vouloir. Voilà pourquoi il y a toujours une actualité du blues. Il ne faut pas non plus regarder trop en arrière, n’est-ce pas Orphée ! Mais le poète ne peut s’en empêcher et c’est même quelque part sa vocation qui se joue là.
Aujourd’hui, bien du temps a passé, je suis devenu réalisateur de disques. Je coordonne le jeu des musiciens de studio et je dirige la progression d’un disque. Le dernier que j’ai aidé à mettre à jour est chanté par une femme : Emma D. Une voix étrange et envoûtante ; presque une voix d’au-delà du temps. Emma a longtemps chanté dans les églises noires. Sa tante tenait les claviers et elle enchaînait les gospels. Emma a une idole : BB King. Hier elle m’a conduit à un concert de celui-ci et nous l’avons entendu interpréter « Help the poor » avec son ami Eric Clapton venu sur scène lui rendre hommage. « Le pauvre » encore un mot qui ne suscite plus beaucoup de compassion. « Aider » non plus d’ailleurs ne parle guère. Relever, tendre la main, rendre sa dignité, cela suppose une certaine solidarité avec les humiliés, le rebut de l’histoire n’est-ce pas ! les miettes les « déchets » ai-je même entendu une fois. Peu de monde est prêt à faire ressentir la valeur universelle de la souffrance. On ne peut qu’espérer la calmer je crois par la joie et la transe passagère que l’on répand avec notre musique. Et je n’en suis pas peu fier tout de même pour un simple bluesman issu de Détroit.
FIN
Pierre Givodan (2008)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan
