C’est l’heure de s’envoler.

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Il y avait cette carte postale qui était parvenue dans ma boîte aux lettres à la galerie. Expédiée par Nicolas Jacob. L'adresse de mon lieu d'activité avait été maladroitement retranscrite. Des timbres représentant des buffles mauves sur fond bleu et jaune avaient été collés de travers. Il s'agissait de l'annonce d'une exposition intitulée en anglais "Des Lieux et des gens" qui se déroulait en Californie. Le message postal annonçait aussi une lecture et des photographies en noir et blanc. Le titre de la photo qui l'illustrait était lisible en tout petit caractère et je le traduisais comme : "C'est l'heure de s'envoler".

Je tenais cette photographie dans mes mains et je ne savais pourquoi je crus reconnaître ce jour là l'homme qui était représenté de dos, vêtu d'un chapeau et d'un manteau noir. Celui-ci était accompagné d'un jeune enfant qui lui arrivait à la ceinture. La scène se passait dans la première moitié du vingtième siècle. Au fond de l'image se dessinait une cheminée qui ressemblait à celle d'un navire. J'imaginais un instant que l'adulte photographié était Jacques, mon grand-oncle parti à l'autre bout du monde dans les années quarante !

Mais celui-ci était célibataire et n'aurait pas été accompagné d'un enfant...Je rentrais chez moi à l'heure du déjeuner et montrais la carte à ma femme.
- J'aurais pensé à une photo de famille, me dit-elle.
Et en effet cette photo avait un air de famille avec celles contenues dans n'importe quel album. Et puis le soir même je la fixais intensément, me demandant vers quelle destination se précipitaient les deux individus. Je les imaginais longeant un port et prêts à s'embarquer sur un navire. Je sentais que bientôt la photo allait me dire son secret. On allait remonter la passerelle dans le paquebot. On allait dire adieu à la côte.

L'homme au chapeau, surtout, m'intriguait. Tout dans son allure à bien y regarder désignait le citadin. Or l'endroit était presque nu et suggérait un lieu de la banlieue retirée de la ville. Et puis je compris que le sujet de la photo était justement le no man's land, ce lieu de nulle part. L'homme pouvait en effet être Jacques où toute autre personne sur le point de tout quitter.

La cheminée fumante indiquait qu'il y avait urgence. Que c'était une affaire de salut, certainement. J'imaginais ensuite que ces deux personnages dont les ombres s'agitaient sur les photos étaient poursuivis par le néant, ou par l'oubli. Ils gesticulaient contre l'histoire. Prisonnier d'un temps révolu, ils fuyaient pour ne pas disparaître.

Laura entra dans le salon où je me tenais et me dit :
- Tu sais cette photographie a l'air très ancienne ...tu ne crois pas qi'il s'agisse d'une collection qu'un amateur aurait réunie ? Pour moi, ce Jacob veut exprimer l'idée d'un départ général sans retour ni regret.
- Et ce titre, ajoutais-je : "C'est l'heure de s'envoler" !
Je faisais l'hypothèse d'une débandade. Une catastrophe intime,aussi, qui s'adressait à tout le monde.

Deux jours plus tard je me décidais à contacter Jim Piron, l'organisateur de l'évènement, à partir du numéro de téléphone écrit au bas de la carte postale. Je voulais joindre "en tant que galeriste professionnel" ce Nicolas Jacob et en savoir plus au sujet de sa démarche artistique. J'appris de Jim que Nicolas était subitement décédé après avoir terminé le catalogue de l'exposition et eut l'opportunité d'y ajouter son portrait. Il avait trente neuf ans. Jim m'écrivit ensuite et m'envoya le livre.

Ainsi je constatais que Laura avait raison. Les photos de Nicolas étaient bien des photos de famille pour la plupart dont il ne s'était jamais séparé, malgré ses nombreux déménagements. Jim m'écrivit enfin dans son courrier d'accompagnement que Nicolas pensait plutôt à une sorte de "traque sans objet". En les agrandissant pour l'exposition il aurait même dit à son agent de prévoir pour l'accrochage un éclairage qui suggérât que tous ces individus qui couraient "en flottant dans tous les coins du monde" traversaient des zones dangereuses et qu'on devait avoir le sentiment, par un effet d'ombre et lumière, qu'on leur tirait dans le dos.
- Mais pourquoi donc ce titre "C'est l'heure de s'envoler" ? me répétais-je .
Soudain, j'eus la réponse : ces individus aux destins flous et décimés regagnaient leur unique patrie, située désormais dans les limbes.

FIN

Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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