Affaire de regard.

nouvelle
Pierre Givodan

Pendant longtemps je me suis demandée si un jour j'écrirais sur lui . Je me disais que c'était idiot. Il était trop proche, alors. Mais maintenant ce n'est plus pareil. Désormais je peux tout dire. Il avait une idée qui le poursuivait sur Walter Benjamin et Stephan Sweig, leurs parcours parallèles dans les années quarante. Le départ pour l'un vers l'Espagne et puis sa mort à la frontière, dans le sud-ouest de la France, sa valise remplie de feuillets restés lettre morte. La fuite au Brésil de Zweig, sa tentation de refaire sa vie dans ce pays neuf et puis la suite, la décision d'en finir, l'idée qu'il ne devait pas survivre à la fin d'un monde.


L'idée de fin aussi, justement, qui était pourtant si étrangère à Willie. Et puis il y a eu cet accident stupide de moto. Et l'amnésie qui en a suivi. Son incapacité à coordonner les souvenirs précisément. Ce sentiment me disait-il d'être "comme un fromage de Gruyère". Mais ça n'avait pas toujours été comme cela. A une époque intermédiaire il faisait encore des projets. Il lui arrivait de se remettre à son bureau et il imaginait une histoire.


Un jour il m'avait parlé d'un voyage qui devait conduire son héros jusqu'à "l'autre côté du miroir européen". Cette amnésie, il voulait en faire un sujet, son sujet. Mais la vitre était comme brisée et je ne l'ai pas compris tout de suite. Il s'agissait tout simplement, me disais-je, de lui laisser le temps de retrouver l'inspiration ailleurs. Mais il était encore sans doute en état de choc.


Il me confiait aussi parfois son désir de s'interroger sur cette idée selon laquelle l'artiste ou le "Témoin" arrive toujours trop tard. Après que tout ait eu lieu . Et de son impossibilité de parler dans un monde qui ne le comprendrait pas.


Il s'intéressait vers la fin de notre longue fréquentation à Baudelaire et à son fameux "Spleen et Idéal", à ce rôle que le poète donnait à la femme aussi. Cette muse tentatrice, cette "constante source d'attente, de silence, et de contemplation".


Et puis un jour il m'a fait part de sa décision de faire un voyage de repèrage vers la frontière italienne. On l'aurait aperçu à Gênes, errant dans la rue, ne pouvant prouver son identité. "Comme s'il s'était regardé vivre", avait dit un rapport de police. Et on l'avait laissé partir car les choses avaient repris leur cours au bout de quelques heures.


Willie m'avait téléphoné ensuite pour me dire qu'il avait de nouveau envie de tourner un film qui s'intitulerait : "La Vie commence ici". L'histoire d'une femme qui vagabonderait avec un joueur de billard jusqu'à ce qu'ils trouvent leur "chez soi" dans une vallée déserte d'Italie.


Quelques temps après il m'avait aussi parlé de l'Australie, d'un pays très vieux et très jeune. De la mémoire aborigène et de son art de la filiation. Puis de l'oubli, constitutif de la population européenne. De son amnésie volontaire. Cet art d'oublier, justement, le fascinait de plus en plus. Et un jour il est revenu à la maison et il m'a avoué son désespoir. Il ne tournerait plus comme cela. CA n'avait pas de sens.
- Tout est affaire de regard, m'avait-il dit alors. Evidemment à trop regarder derrière, on perd le fil du temps. Mais c'est terminé... Je me sens guéri. Je sais désormais que seul un art orienté vers le futur a du sens.


En tant que cinéaste il voulait donc travailler d'abord à un scénario sur la vie présente, conçu comme une enquête policière dans laquelle on se demanderait où est passé le bonheur. Puis l'éclairage serait sobre, les prises de vue sans gros plan, ni contre-plongée. Il me dit qu'il avait assez erré moralement.


Et enfin contre toute attente il a repris sans rien dire ses pinceaux ! Cela faisait si longtemps que je n'y ai pas cru d'abord. Et il a peint d'après photographie, dans un style hyperréaliste toutes ces devantures de vieux cinémas qu'il avait été photographier à travers l'Europe "défunte", avant son accident. Des façades d'avant l'invasion de la télévision et des superproductions américaines dans les halls multi-salles. Les cinémas d'avant-guerre lui redonnèrent ainsi la mémoire. Puis il m'a fait une proposition, une fois ses vingt toiles réalisées dans le même esprit, avec leur ambiance nocturne et mélancolique...


Il m'a donc demandé d'écrire ce texte en forme de préface à l'exposition qu'il allait présenter. J'ai eu le sentiment de prendre mes distances avec Willie. Je me suis dite qu'il avait recollé les morceaux de sa vie et qu'en exploitant l'atmosphère de ces usines à rêves dans ses tableaux à l'huile, il avait fixé à jamais les conditions du bonheur. C'est pourquoi j'ai accepté, et je pense avoir honoré sa demande en faisant le bref récit de son itinéraire.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

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Crédits Photo Joséphine Givodan

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