A la poursuite d’un nuage.

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J’entendais la forêt dense résonner de tous les bruits d’insectes et d’animaux de l’arche de Noé. Perdu au milieu des arbres j'avançais à la recherche du peuple des Pygmées. On m'avait averti. On m'avait annoncé qu'ils s'éloignaient de plus en plus des "grands hommes" depuis une vingtaine d'années. Car le plastique, les fusils, la civilisation perturbaient leur équilibre précaire. Et cependant ils étaient fascinés et attirés régulièrement comme des papillons par la lumière qui semblait se dégager du dehors.

Ce qui m'avait poussé là, la première fois, était de l'ordre de l'intuition. J'avais le sentiment que dans cette forêt résidait l'énigme du battement du monde. J'avais entendu Lester Young jouer du saxophone à New York. J'avais lu Kérouac et compris ce qu'il voulait dire lorsqu'il parlait du "Beat". Et puis un ami, Aronson de son nom, m'avait fait écouter un enregistrement au tout début des années soixante, de musiques rituelles censées annoncer la chasse tribale.

Ces sons m'avaient fait songer à je ne sais quel appel venu de loin, d'un peuple oublié de tous et qui lançait un dernier signe avant de disparaître totalement dans l'espace immense de la terre africaine. C'était un peu aussi comme si j'avais été soudain en communion avec la musique des hommes du néolithique dont les traces ne subsistaient que sur les parois des falaises.

Quelques années après j'étais là pour la première fois en Afrique avec le statut de chercheur en ethnomusicologie. Evidemment lorsque j'arrivais avec mon double passeport, français et américain, le dépaysement fut total. Mais je m'attendais à cela J'avais suffisamment lu, visionné, entendu de témoignages de collègues à propos de l'expérience du terrain, pour anticiper le "traumatisme".

J'étais là donc, tout seul, comme l'écrivain face à se feuille blanche , obligé d'avancer centimètre par centimètre sans ne plus savoir pourquoi, comme abandonné sans raison au milieu du désert, à me demander qu'est-ce que je faisais et si je ne ferais pas mieux de m'arrêter ou de faire demi-tour. Regrettant ma femme que j'avais laissée absurdement si loin et si seule... mon bureau , ma bibliothèque.Et je commençais à m'apitoyer ridiculement sur mon sort, quand soudain un petit homme me dépassa en courant, puis un autre et un troisième. C'est ainsi que je compris que j'avais rejoint un campement de pygmées. Les deux grands noirs qui m'accompagnaient me firent accepter que nous étions arrivés dans le territoire que je recherchais. Je me retrouvais bientôt isolé avec mes nouveaux compagnons.

La seconde fois, huit ans plus tard, je revenais chez mes amis les pygmées. Encore sans repère au milieu de la forêt épaisse à la recherche de l'un d'entre eux. Du premier qui m'avertirait que j'étais arrivé. Puis j'entendis un coup de fusil, un second et un troisième, suivis d'une étrange musique qui m'étais devenue très familière : la musique de la cérémonie de la chasse. Un sorcier devait mener la course me disais-je. On pistait le gibier par là. Les hommes avaient délaissé leurs flèches et leurs lances qu'ils avaient échangées contre je ne sais quel "calibre". La civilisation était venue jusque là. Et les sons traversaient encore les branchages jusqu'à moi. Pour combien de temps ? Combien de saisons ? Je me disais que j'étais peut-être le dernier "grand homme" à entendre cette musique, cette pulsation du monde qui envoûtait l'âme, cette fascinante litanie de l'espoir qui m'attirait vers eux comme je ne sais quel oiseau à la poursuite d'un nuage.

Et puis j'ai heurté quelque chose du pied. Je me suis arrêté et j'ai découvert que j'avais marché sur un bol en plastique qui était sans doute enterré là pour quelques dizaines d'années. J'ai continué mon chemin et la musique a cessé, les sons semblaient s'être posés sur les feuilles et les branchages des arbres équatoriaux, et ne subsistait plus que le coeur du silence à l'ombre de la musique du soir. J'arrivais dans une clairière. Je retrouvais mes amis comme si je les avais quittés la veille. Ils m'accueillaient en saluant le voyageur qui a fait l'épreuve du grand voyage initiatique. J'étais allé de l'autre côté , j'en étais revenu entier et vivant, j'étais un héros à l'instant. J'étais rentré chez moi. On me le fit savoir. J'eus droit à un festin inouï. Puis on chanta et de nouveau on souffla dans ces étranges instruments à vent. Et alors je sus, oui, pour la première fois que ce petit peuple perdu de la forêt, ces frères en humanité qui fêtaient un des leurs de retour au pays, étaient devenus mes compagnons de destin.

C'est pourquoi je décidais de me remettre à écrire sur un carnet le récit de ce qui allait suivre. J'observais tout. Leur façon de se guider dans le labyrinthe des sentiers des fourmis, leur sens de l'orientation aux seuls cris des animaux, leur manière de se rendre invisibles dès qu'un danger se manifestait. Leur fascination pour " l'oiseau de fer ", l'avion, qui symbolisait la menace et l'attrait de l'inconnu. De chercheur je devenais initié. D'étranger j'étais passé cousin.

J'écrivais à Karine. Je disais à me femme combien elle me manquait aussi. Je me promettais de la rejoindre bientôt. Et puis le jour arriva. Je savais maintenant qu'il me fallait partir et ne plus jamais revenir. Bien du temps était passé. Les pygmées allaient changer. Le moment était venu que je regagne l'Europe, que je témoigne pour eux, pour leur survie et leur paix.

Je quittais le pays des " petits hommes ". On pleura pour moi, on me suivit jusqu'à la lisière de la forêt dense. Je demandais à ce que le sorcier fit jouer la musique cérémonielle une dernière fois. Les fusils claquèrent aussi dans le silence qui s'ensuivit. Et j'étais bientôt de nouveau sur le chemin de terre, avec mes souvenirs et ma mélancolie. Je m'en allais avec la conscience d'être le dernier témoin d'un monde en voie de disparition, d'une société dont les traces immatérielles étaient contenues dans mes bandes sonores et sur les pages de mes carnets.

Une fois en Europe je réalisais un disque pour la collection "Musiques du Monde" . Et je fus surpris de constater que de nombreux compositeurs contemporains, dont Boulez, s'y interessèrent. Le passé avait rejoint le présent. Une mémoire était sauve. Tout n'avait pas été englouti dans les flots de l'oubli. Quelque chose surnageait du peuple des pygmées dans l'histoire errante de l'humanité.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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