Héros sans visage.

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Antony et la "diablesse" regardaient pour la énième fois l'automate de Frankenstein. La séduction brutale qu'exerçait le monstre sur l'écran les réconcilait provisoirement. Cette peur d'être seul, désarmé, désarticulé...Puis ils allèrent se coucher. Une nuit secouée de spasmes s'ensuivit. La "diablesse" rêva, Antony l'entendit.

Le lendemain s'annonçait magnifique. Les oiseaux chantaient. Une grosse averse avait lavé l'auto. Ils partirent assez tôt pour une promenade à la campagne.
- Vais-je trop loin ? se disait-elle. Jusqu'à quand va-t-il me supporter ?

Le soir Antony l'emmena au cinéma. Et il virent "Singing in the rain", comédie souple et harmonieuse. Tout au long de leur odyssée commune ils n'avaient jamais examiné le problème. La "petite femme" désirait être écrivain. Et Antony pensait au cinémascope. On a du mal à déduire qu'ils fussent masochistes et cependant le texte et l'image commençaient à leur faire du mal. Comme si tout se désagrégeait, se détachait peu à peu. Il fallait faire attention. Antony se disait :
- Que toutes ces années continuent à sourire, et comme les jours doux, aborder l'avenir...La "diablesse" comme il l'appelait à part, avait toujours eu un côté mystère. Le film prenait-il fin ?

Quand il rentra le lendemain, essoufflé, après avoir été acheté du pain, il trouva la maison vide. Il ne put se résoudre avant un jour à songer que l'aventure amoureuse était finie. Puis il fit soudainement ses valises, ferma la porte de l'appartement sans se retourner et prit un billet de train pour Naples et de là un bateau pour l'île de Malte. Il avait emporté tout de même un cahier et dès son arrivée à La Valette commença d'écrire un texte d'imagination qu'il titra, allez savoir pourquoi, "L'Envouté". Cela débutait ainsi :
"Elle était grande et mince ou plutôt petite. Je ne sais plus. Je la voyais passer dans mon rêve récurrent, mais était-ce un rêve ? Debout dans le jour, regardant loin devant elle, pas trop loin cependant. Elle était là et j'existais. Ses yeux grands ouverts, et son coeur palpitait. Et je lui adressais mes lamentations. Pas trop, tout de même. Des papillons voletaient dans le ciel : verts, noirs, rouges, dans la lumière chaude qui remuait le sang. Nous étions animés d'un lent mouvement de retour. Là-bas, si loin du monde. Et il y avait ce silence qui nous adressait son message mystérieux. J'avais toujours attendu cela : le jour, la nuit, comme éternels. Sous une allée d'arcades que j'aurais aimé effondrées. Tout entier dans notre rêve secoués..."

Antony essayait de se calmer. L'écriture revenait occuper son esprit, son coeur, son corps immobile sur sa chaise, dans sa chambre d'hôtel. Des rayons de soleil heurtaient son visage. Il tenait son sujet dans la main ."La première fois qu'elle m'a dit : oui, non, toi, nous, l'endroit était éclairé par de faibles lampions. Mais-était-ce crédible ? Nous devinions nos visages dans la nuit. Nos mains se tenaient. Quoiqu'on puisse en penser maintenant. A l'heure où les secondes disent le temps enfui. Nous étions inséparables. Elle sautait sur le sable des dunes. Elle courait sur la plage. Des perles de l'aube à la nuit des temps (les métaphores étaient rondes). Ses manières, son allure... cette femme, femme..."

Rapidement Antony comprit qu'en fermant les yeux Elisa apparaissait à son regard. Soudain multipliée en deux, plusieurs inconnues familières, ses lointaines, semblables à ces longs cortèges qui glissaient sur la plage, juste en face du petit hôtel où il s'était installé. Sombres et claires, leurs visages renversés, longues jambes fines, doigts fins, hanches, bouches...Ca suffit se dit-il . Toutes déchirantes ; jusqu'à ce qu'il serre ce noir bijou dans sa main, désir inassouvi, oiseau et pluie, animal de douleur. Tant de souvenirs, tant d'images reculées. Son prénom : Elisa. Ses prénoms : la "diablesse" aussi... Elle et lui longeant la mer, loin d'ici. Avec le goût du sel dans la bouche. Aussi dur que du marbre, ils s'aimaient. Aucun doute là-dessus ! Et pourtant quelque chose lui échappait, mais quoi ? Antony avait la chance de savoir encore qui il était. Ce qu'il ressentait. Le secret essentiel qu'il détenait. Attendre que l'on se rejoigne. Visages rapprochés, yeux fermés, doigts serrés. Ce jour là elle tenait une rose dans sa main. Les nuages s'étaient multipliés. Les draps étaient violets. Où était ce visage maintenant ? Où était Elisa ?

Elle roulait sur la route qui menait à un village perdu. Elle s'était arrêtée après avoir vu une boule blanche qui luisait dans la nuit, brillant à deux pas de la voiture. Puis elle avait continué en direction de la montagne. Sans regarder en arrière. Elle voulait s'éloigner encore. Disparaître. Elle fuyait son visage. Et elle cherchait quelque chose. Elle s'évanouissait et elle l'appelait. Elle voyait ses yeux. Il revenait, il réapparaissait. Il se dirigeait vers elle ondulant de gauche à droite, longeant le chemin et soudain l'enlaçait. Son coeur battait à se rompre et elle se demandait :
- Faut-il être folle ? Puis de nouveau absorbé, comme hors du temps. Antony inoubliable, résistant à l'épreuve de la dure réalité. Toujours là dans l'ombre de sa mémoire, malgré les disputes. Eux qui avaient un jour possédé le bonheur. Eux qui avaient ardemment cherché à atteindre ce qui existe quelque part. Ici il ne restait que des souvenirs. Un prénom. Le nom d'un gars.

Elle arrivait dans la cité. Seule face à elle. Et le cerveau détraqué. Heureusement on était en été. Elle était partie en voyage et elle espérait trouver une amarre, voire une légende dans la montagne. Un morceau de rêve. Fuir, déguisée en exploratrice. Et regarder le monde, elle qui voulait écrire. Etre dans l'ubiquité. Elle se retrouvait seule, avec son visage délicat, devant les murs de la cité hautaine et secrète, inaccessible. Elle se sentait comme assiégée et prisonnière, encore. Le long de l'horizon s'élevait la montagne, comme une muraille violette. Elle irait jusque là.

L'odeur des violettes à cette heure nocturne, sous l'aile du vent. Le chant d'un oiseau nocturne. Elle allait jusqu'à la sortie du village :
- Aimer à l'emporte-pièce, au petit bonheur, s'était-elle dit, en désirant recommencer. Commencer sans chercher à savoir. Si seule de nouveau ...
- Là-bas je pourrai voir les ombres bleues des nuages. Là-bas je serai vivante, souriante, émouvante. Jamais triste sous le ciel étoilé.

Tout ce qu'elle avait pu dire n'était donc que trouble. Cette histoire de désolation : lui, l'amateur de cinéma, une vie sans héros, un acteur sans rôle à jouer.

La nuit, le vent qui se levait, tout figurait un scénario mal ficelé. Tout près d'Elisa se distinguait maintenant une fenêtre ouverte et un homme appuyé devant qui fumait, torse nu, une cigarette et humait l'air. Obscure puissance charnelle qui la surprenait, fragile, et elle sourit dans cette direction, sans même le savoir peut-être, comme dans une scène nocturne de film.

Antony poursuivait de son côté dans la moiteur de cet après-midi l'écriture de "l'Envouté", de retour de la plage où il avait failli avoir une insolation . "Je ne savais rien du mouvement des sentiments, écrivait-il. Je ne voyais que ténèbres. Et soudain ces parfums de roses, ces bouquets exubérants qui s'enfonçaient dans les doigts. Nos effusions majuscules et dorées..." Visiteur de nulle part Antony avait passé une semaine ici, apparemment ouvert, disponible, solitaire. Etouffant tranquillement, sans bruit, sans faire de vagues aussi. Continuant profondémment à tourner comme une toupie, sans s'apitoyer sur lui-même non plus. Buvant l'épaisseur du désastre. Longeant de nouveau la mer, incrédule, il se disait qu'il n'avait rien compris. Homme sans visage, il regardait un navire avancer dans la lumière du soir. Ici et là croyant la voir :
- Elisa ! Promenant son regard sur les passants... Mais il fallait quitter ce lieu qui lui faisait songer à trop de souvenirs. Aventurier désarçonné il allait revenir sur ses pas. Sans mise en scène et sans effet spectaculaire, ni gloire. L'air de vivre dans un spectacle du cinéma muet.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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