Nocturnes.nouvelle |
L'étrangère descendit du train. Elle portait des talons hauts, une gabardine et une robe verte un peu légère pour la saison. Elle était belle, fraîche et avait un regard franc. J'avais l'habitude de venir là souvent pour lire en paix, sur le parking de la gare, et lorsque je la vis à quelques mètres de moi il me sembla que je la reconnaissais.
- Ce n'est pas possible que ce soit Andréa ! me dis-je.
Grande lectrice devant l'Eternel, spécialisée dans la lecture à domicile, elle avait donné aussi des leçons d'écriture jadis. Elle était d'ailleurs, si mes souvenirs étaient exacts, une fille qui avait l'habitude de ne pas mâcher ses mots non plus. Et qui s'était faite autant d'ennemis que d'amis en ce bas monde. J'avais appris qu'elle travaillait désormais dans l'édition et qu'elle était spécialisée dans le roman policier ou quelque chose comme ça. Je me demandais bien ce qu'elle venait faire ici, après toutes ces années. Je baissais la vitre de ma Citroën et je lui disais :
- Andréa, cela fait si longtemps !
Notre ancienne amitié me permettait cette familiarité soudaine. Elle s'approcha de l'auto et me répondit :
- Alors Georges , tu es toujours fidèle au poste ?
La première fois que nous nous étions rencontrés, quatre ans auparavant, c'était dans une gare, à quelques deux cents kilomètres de là, au cours d'un salon du livre, et nous avions passé un week end merveilleux ensemble. Puis elle m'avait expliqué qu'elle était extrêmement occupée et avait disparue aussitôt de ma vie.
- Veux-tu boire un verre avec moi, me dit-elle, je suis descendue à l'Hôtel de la gare et j'ai un rendez-vous important dans une heure ?
Je l'accompagnais et nous nous assîmes face à face comme si nous venions de nous quitter deux jours avant.
- On doit m'apporter un chèque tout à l'heure, me confia-t-elle. Quelqu'un de pas très sympathique m'a joué un mauvais tour et j'ai démissionné de ma "boîte" en échange d'une certaine somme d'argent. Voilà pourquoi je suis ici...Et puis je devais aussi rencontrer une personne pour une autre affaire. J'avais tout arrangé, et te voilà ici à m'écouter...Comme c'est étrange ! A vrai dire je pensais aussi à toi depuis pas mal de temps et je me demandais ce que tu étais devenu.
- Oh ! moi, tu sais, je bricole. En ce moment j'écris un livre sur l'histoire des talus dans la région.
- Ca alors !, les talus, quelle idée enthousiasmante...
- Oui, lui dis-je, je suis très humble dans le choix de mes sujets, mais je nourris de grandes ambitions concernant le livre. Un éditeur local m'assure que cette question en passionne plus d'un.
Andréa éclata de rire :
- Evidemment, et tu le crois ! tu ne changes pas Georges.
- Mais que caches-tu toi-même, enfin ? lui dis-je. Et derrière quel personnage te protèges-tu donc ?
- Eh bien ! justement j'ai décidé de tomber le masque, me répondit-elle. Je suis en train d'écrire un roman sur fond historique dans lequel je raconte l'histoire d'un survivant des camps qui essaie de vivre en cultivant son jardin. Et qui n'y arrive pas. A la fin de l'histoire tu devines ce qu'il lui arrive...
Je devinais en effet très bien.
- Bon, et à part cela...combien de temps restes-tu ici ? ajoutais-je.
- Attends ! Voilà mon type en costume et mallette à la main. Je reviens dans cinq minutes.
Et en effet, quelques instants plus tard Andréa était là, souriante et l'air satisfaite.
- Voilà c'est réglé, j'ai mon chèque, et je t'invite au restaurant ce soir. Va donc te changer. Rendez-vous dans une heure au restaurant de France.
Je n'osais pas la contredire, bienheureux de me retrouver avec elle pour cette soirée imprévue dans mon agenda, d'ailleurs complètement vide.
- Raconte-moi maintenant pourquoi tu t'es mise vraiment à écrire après avoir contourné l'obstacle si longtemps, poursuivais-je ensuite...
- Disons que je commençais à faire des cauchemars la nuit et qu'il fallait que cela sorte.
- Et pourquoi, enfin ce sujet qui ne relève pas de ton histoire particulière ?
- Parce que sérieusement je crois qu'il soulève la question de notre époque ! Comment continuer de rire, de tenir sa place, de jouer à vivre et d'être un homme après ça ?
- Mais certains, y sont arrivés Andréa...
- Oui je sais on y arrive, mais à quel prix ? A quelle condition ? Etre toujours obligé de se justifier, de "prouver" que l'on a le droit de parler, ou de se taire, de témoigner d'un malaise, ou même d'inventer des "histoires". De se hausser à le hauteur de quelque chose d'énorme et d'intenable. Quelque chose comme le point aveugle de l'Europe et la porte ouverte sur son enfer...
J'écoutais Andréa parler. Et je ne pouvais pas m'empêcher de la trouver toujours aussi belle. Aussi élégante, enfin je crois que je l'aimais de nouveau. Mais avais-je jamais cessé d'éprouver quelque chose pour elle. Une musique de Chopin, les "Nocturnes", sortait de quelque part et je songeais que le temps ralentissait, comme provisoirement suspendu. Andréa me regarda drôlement, puis me lâcha :
- Qu'est-ce que tu dirais de petites vacances à deux, loin de tout, disons à la montagne, au milieu des vaches à deux mille mètres d'altitude ?
- Pourquoi la montagne ?
- Parce que l'air pur des sommets nous fera du bien. Et puis j'ai beaucoup travaillé ses derniers temps. J'ai du mal à respirer à Paris, au milieu de cette jungle.
J'avais retrouvé Andréa sans le vouloir. A moins qu'inconsciemment, durant toutes ces années je me fusse rendu à la gare pour l'attendre et la voir descendre un jour d'un train, sans prévenir. Et je me dis qu'elle était peut-être aussi venue pour cela aussi. Pour me retrouver, de son côté.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan
Crédits Photo Joséphine Givodan

