Un inédit de Plotin.nouvelle |
Depuis l'âge de douze ans il m'arrivait d'écouter Jimi Hendrix et je savais jouer Electric Ladyland sur le bout des doigts. A mes heures je faisais aussi du courtage en oeuvres d'art. Une "amie" galeriste me confiait de belles pièces que j'étais chargé de présenter à quelque client amateur de peinture, capable de payer très vite et très cher...
Ce jour-là j'étais parti tôt de chez moi en direction de Strasbourg. J'avais un tableau de Hartung dans mon coffre et je me disais :
- Attention à ne pas te faire surprendre par le flash lumineux qui se trouve à un kilomètre plus loin sur l'autoroute.
Dans mon poste radio Bob Dylan chantait " Like a Rolling Stone" et tout semblait aller. Du moins en apparence. La veille j'avais dû régler un problème de fuite d'eau avec la voisine du dessus et je m'étais un peu énervé. Je craignais encore une inondation en quittant mon appartement, le matin même. Mais la balade en voiture s'annonçait agréable, jusqu'à ce que je m'arrête dans cette station service un peu plus tard. Là un gars me demanda si je pouvais le dépanner. Il devait se rendre en direction de Macon et j'acceptais de le faire monter dans mon véhicule.
Au bout de quelques minutes le type, mis en confiance, me raconta qu'il était hélleniste et qu'après avoir passé plusieurs mois dans un monastère, officiant comme bibliothécaire bénévole, il se retrouvait en possession d'un texte écrit en grec par un certain Philippe. Ce dernier aurait rédigé cet "inédit de Plotin" dix ans avant que Porphyre commençât à mettre en forme les traités connus du maître. L'ouvrage aurait été trouvé par mon hôte sur une étagère... Je ne pouvais m'empêcher de considérer Jérôme comme un illuminé et lui répondais qu'il avait dû confondre avec un essai de Platon. Mais l'homme paraissait sûr de lui.
- Je connais suffisamment l'oeuvre traduite du philosophe pour vous assurer que ce livre ne figure dans aucune interprétation à ce jour. Il s'agit en fait d'une confession ultime de Plotin à un de ses élèves. Très malade et se sachant condamné le Grec néo-platonicien avoue s'être trompé sur toute la ligne et insiste pour justifier une conversion au plus strict hédonisme. Mais il était trop tard. Les premiers disciples cachèrent l'oeuvre aussitôt rédigée mais n'osèrent la détruire. Les partisans du philosophe Epicure auraient été trop heureux de l'aubaine...Il reste que les matérialistes de tous bords seront épanouis d'apprendre que le philosophe de "l'Un au-delà de l'Etre" termina sa vie dans le désespoir et la tentative de faire refuge dans la compréhension de la recherche d'un bon usage des plaisirs.
- Mais que faisait donc ce livre dans cette bibliothèque religieuse chrétienne ? ne puis-je m'empêcher de lancer à mon homme.
- Vous savez Patrice, les monastères cachent bien des révélations et ce sont des lieux où se sont réfugiés beaucoup de gens étonnants...Mon hypothèse, continua Jérôme, est que quelqu'un a voulu mettre un ver dans le fruit pour se venger d'un mauvais tour que le sort avait jeté sur lui-même où un proche. Imaginez un croyant, un mystique aussi, qui découvrirait que toute sa vie ne fut qu'illusion, autosuggestion et déciderait de plonger dans la revanche sur le destin. Celui-ci joindrait un monastère, y mettrait le livre, espérant que quelqu'un le lise et découvre son erreur.
- Alors voilà, me dis-je, le livre est un faux et Jérôme en est l'auteur évidemment. Le projet lui appartient et je ne suis que son destinataire occasionnel.
- Ainsi donc Jérôme, vous vous rendez à Macon, n'est-ce pas ? Ajoutais-je. Et de là ?
- He bien, je vais rejoindre une personne qui me permettra de quitter la France pour les USA où je dois visiter les Mormons.
Les disciples de Mormon ! me dis-je, il ne manquait plus que ça...
-Vous plaisantez Jérôme, j'espère.
- Pas du tout Patrice. Vous n'ignorez pas que la région du Lac salé est leur fief, c'est là-bas que j'ai à faire.
Je ne croyais pas un mot de ce que me disait ce gars. Mais je lui proposais quelques heures après de faire un détour dans la direction qui était la sienne. Puis le moment venu, je lui faisais part de la nature de mon voyage. Jérôme demanda à voir le tableau qui voyageait dans le coffre arrière de ma Renault. Je m'éxécutais, et alors ce fut le choc. Celui-ci tomba en arrêt devant l'oeuvre d'Hartung, comme traversé par un éclair, puis me proposa d'échanger le texte de Plotin contre la toile qui ne m'appartenait pas. Je lui expliquais que cela était impossible. Mais il finit par me convaincre. Alors je franchissais la limite du bien et du mal. Je me retrouvais en possession de l'ouvrage qui était peut-être une oeuvre originale, mais peut-être aussi bien un faux, et je confiais à Jérôme le tableau de Hartung. Puis nous nous quittions rapidement.
Lorsque je téléphonais à Amalia pour lui avouer mon forfait et l'impossibilité dans laquelle je me trouvais de continuer notre collaboration, celle-ci eu un petit rire qui me surprit :
- Vous savez Patrice, je crois que vous avez bien fait.
- Et pourquoi donc ? dis-je.
- Justement, j'ai appris aujourd'hui même que la pièce que je vous ai confiée est l'oeuvre d'un faussaire, répondit Amalia.
- J'étais donc sauf ! et je me trouvais propriétaire d'un texte qui valait peut-être une fortune, ou rien du tout. Je décidais de me mettre prochainement à l'étude du grec ancien, espérant avoir la réponse que j'attendais. Car j'avais l'intuition malgré tout que le texte était véridique et qu'il contenait un message précieux. Celui d'un homme qui au seuil de la mort redécouvrait la vie, les sentiments simples et forts, l'attachement à tout ce qu'une tradition métaphysique avait essayé de lui faire oublier : le goût du présent, l'amour de l'instant qui passe, l'insouciance, l'espoir du lendemain, l'attente de l'aimé, les seuls plaisirs partagés et la paix de l'âme. Avais-je tord ou raison, je ne sais pas, mais le plus curieux dans cette affaire était encore que ce fût un puritain qui m'ait confié l'ouvrage. Un ami des Mormons qui m'avait éclairé sur les impasses de l'autosuggestion. Dès lors je me promis que je cesserais d'écouter toujours Jimi Hendrix et que je chercherais mon propre style en musique et dans la vie.
FIN
Pierre Givodan (2007)
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