Flamenco.

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J'étais aux Saintes-Maries et j'écoutais un flamenco qu'un "Caracou", comme on les appelle ici, grattait sur sa guitare.J'étais chez moi, dans un quartier aux maisons basses et blanches. Non loin de là une vieille Peugeot finissait de se désosser au soleil. J'entendais cette musique sans âge et je me prêtais à rêver à une autre époque pas si lointaine où Daniel m'avait proposé de faire un reportage photo dont il aurait rédigé le texte, au sujet de ce maudit pays de Camargue. La Camargue justement, ses moustiques, ses chevaux blancs, ses taureaux et ses populations enchevétrées...et j'oubliais ses flamands roses. La peur des clichés m'avait fait lui dire non. Je me défendais évidemment, moi le "demi-gitan"comme il me surnommait, batteur de rock à l'occasion et fier de mon secret amour pour cette terre.

A ce moment là j'avais moi aussi une "Peugeot" que mon grand-père m'avait laissée, une voiture de collection, m'avait dit quelqu'un, et j'y promenais ma copine. Un jour on avait été se perdre jusque dans un dédale de chemins de terre entourés de rizières et l'on avait dû abandonner la voiture pour rentrer à bon port. La Camargue le soir. Ses chevaux silencieux qui vous regardaient comme un intrus inutile. Ses taureaux fous qui vous dévisageaient comme s'ils attendaient de votre part une réponse à propos de la folie des hommes. Et puis tout au bout, derrière les dunes, la mer qui piquait la bouche avec son eau salée, là-bas derrière les derniers roseaux. Après un repas de tomates. Et Sarah, la chanteuse de blues du groupe, courant après les vagues, après quel rêve ?

Mais je vagabondais là, dans mes chimères et le Gitan se mit à pousser une plainte lyrique tout en alignant Tango, Alegria, Granadina...Et j'avais le sentiment qu'il connaissait par coeur tout le répertoire des grands "Cantaores" du flamenco. J'allais finalement lui parler après qu'il eût fini de jouer Solea. Et je lui demandais d'où il venait. Il arrivait du Pont du Gard où il avait joué deux jours devant des allemands qui débarquaient "blancs comme des vers "et assoiffés de culture latine voir la merveille du monde avant qu'elle ne s'écroule...
- Et tu as bien été payé en retour ?
- Juste de quoi casser la croûte avant de passer par Nîmes, devant les arênes et de leur jouer Taranta, Minera, sans qu'ils n'écoutent rien !

Ce Caracou me plaisait bien et je lui proposais un marché : le droit de le suivre quelques temps et de photographier ses prestations devant le public de nulle part qu'il s'était choisi. Il accepta.

Cela dura quinze jours. Nuit et jour faudrait-il dire, dans des bars, des restaurants, des hôtels Mercure pour badauds en vacances. Je multipliais les pellicules. En fait je cherchais quelque chose qui touchait au regard, à la posture, aux mains et aux jambes de tous ceux que le flamenco traversait, au moment où mon ami jouait Fandango par exemple.

Il faut dire aussi qu'il avait appris la guitare avec un vieux maître andalou à Madrid . Et il jouait depuis l'âge de huit ans. La guitare, c'était sa "femme", m'avait-il dit. Il ne pouvait plus s'en passer. Il en était comme "drogué" et je pouvais comprendre cela aussi....moi et mon "troisième oeil", comme m'avait lancé Sarah en riant : mon Pentax qui malgré les ans vieillissait bien.

Puis un jour j'eus assez de photos et j'ai décidé d'arrêter. J'ai laissé là "Manu" en lui promettant de le tenir au courant. J'avais mon sujet, j'avais mon fil directeur. J'avais le rythme et le swing, comme aurait dit Sarah. Je tenais mon livre sur la Camargue grâce au Caracou que j'avais suivi à travers ses déambulations au soleil.

Mais il me manquait le texte pour illustrer mon reportage . Et je ne savais pas écrire un mot. Je n'avais pas la science du verbe, du sujet et du complément. Alors j'allais voir Sarah, la chanteuse de blues de notre groupe en déroute faute de contrat, et je lui confiais mes photos. Elles étaient toutes prises en noir et blanc. Je les avais développées rapidement à la chambre noire, le résultat l'a séduite. Et Sarah se mit au travail.

Cela lui venait comme ça , me dit-elle, peut-être parce qu'elle sentait comme une parenté entre le blues et le flamenco et qu'elle captait quelque chose d'identique dans les regards hypnotisés des spectateurs occasionnels du "Caracou". Sarah écrivit une suite de poèmes spontanés à la façon dadaïste comme elle savait faire, sans trop réfléchir. Il y était question de voyages séculaires, d'honneur et de fierté, d'une jeunesse inaltérable, de danses millénaires et de mémoire. De beaucoup d'humiliation aussi, de mépris et de méfiance. De coups de couteaux, de bagarres et de solitude. De beaucoup de solitude, loin de tout, dans des terrains vagues oubliés de tous et ponctués des cris des mouettes qui venaient jusque là chercher de quoi manger près des caravanes. De pèlerinages annuels aux Saintes-Maries pour rendre hommage à la "vierge noire" . Et du Caracou aux cheveux de corbeau qu'elle s'était mise à écouter, elle aussi. Lui qui caressait si bien le manche de sa guitare en jouant Guarija.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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