Rencontre à Belle-Ile.

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Nous étions partis de Paris l'avant-veille, avions écouté Léo Férré qui donnait un concert à Morlaix ce jour là . Corinne voulait visiter ensuite le Mont Saint-Michel, mais l'on se décidait pour Belle-Ile avant de regagner la Capitale.

Le récital de Léo Férré se situait au milieu d'une période d'intense activité créatrice pour moi.

J'étais assez perturbé par le succés qui arrivait d'un seul coup, après des années de doute sur le sens à donner à ma carrière. Ayant longtemps hésité entre le sport, la chanson ou le cinéma J'étais un artiste grand public malgré moi. C'était sans doute mon côté éternel jeune homme qui voulait ça.

J'avais beaucoup aimé entendre Léo chanter " La Vie d'artiste" dans ce petit théâtre, puis nous étions aller le voir dans sa loge. Et il nous avait montré une photo de son fils qui avait l'âge du garçon de Corinne. Elle, j'avais fait sa connaissance à l'hôtel Jouvet où elle travaillait comme chargée de la communication. Cela avait été d'abord une rencontre et, je ne sais pourquoi, c'était devenu sérieux. Peut-être à cause de son histoire, faite de ruptures, comme la mienne finalement.

Donc nous étions embarqués ce deux janvier vers Belle-Ile-en-Mer. La solitude, le lieu conforme à notre désir de fuite. Une traversée calme, sans encombre, dans un décor de bout du monde.

Nous débarquions en début d'après-midi dans le petit port, et ne vîmes pas grand monde dans la cité ce jour là. Puis nous marchions dans la lande et longions la mer. Nous avions le sentiment d'être arrivés au terme d'un très long chemin. Loin de tout et de la vie moderne, comme on dit. On ne pensait à ce moment là à rien d'autre qu'à nous. A notre bonheur tout neuf. Paris était bien loin de nous et la Seine avait été remplacée par l'océan gris métallique. Il n'y avait ici que la mémoire de notre amour et la mer, à l'infini.

Quand tout à coup nous croisions un homme que je reconnus immédiatement être Robert Hénon, l'acteur, l'écrivain et parent du président Mérridon, quoi !

Il se trouvait là devant moi, lui avec qui j'avais joué dans un de mes premiers films un rôle de petit Pied-noir découvrant la France bien des années auparavant. La surprise passée et les embrassades faites nous parcourions un bout de chemin ensemble. Mais l'actualité eut vite fait de resurgir entre nous.
- Pauvre président, lui dis-je. Il ne lui manquait plus que ça...Cette sale affaire de Collaboration. Et puis cette amitié trouble avec le "flic" que tu sais. Comment expliques-tu ça Robert ?
Mon ancien ami restait silencieux. Alors je continuais :
- Mais enfin tu sais comme moi qu'il y a des choses que l'on ne peut pardonner comme ça... ces portes qui s'ouvrent sur le passé, les"chiens". Avec le temps cela revient. Ce ne sont pas que des mots, enfin.

Robert me répondit alors :

- Ecoute Paul je t'aime bien ; tu m'es sympathique et tu as le don de m'attendrir ! Je me doute que cette nouvelle fasse figure de catastrophe pour toi. Mais enfin Merridon est à la source de tellement de renouveau politique ! Et puis chacun doit gérer son passé. Le sien n'est pas pire que celui d'un autre. Et je l'aime Merridon. Je le respecte aussi.
- Dis, tu te souviens de ce tournage, ajoutais-je alors. De cette famille un peu ridicule venue se perdre à Paris, tout droit débarquée d'Afrique du nord. Hé bien ! Robert, j'en ai un peu la nostalgie, là, quand je t'entends, avec cet accent...Mais plus sérieusement, je ne peux pas oublier tout ce gâchis des années quarante. Ces enfants rassemblés, ces déportations vers l'Allemagne. Toi que je sais être proche de moi, enfin. Tu sais que je n'aime pas transiger avec la mémoire, ni avec cette idéologie du "juif caché" que l'on chasserait ponctuellement en France. Cette façon de penser aussi que certains Français valent plus que les autres. Tu en sais d'ailleurs quelque chose, toi, le gars de la Casbah, non !

Robert avait l'air peiné et mal à l'aise de celui qui défend une cause perdue. Et il me répondit :
- Je ne mélange pas les sentiments et la politique Paul, je distingue voilà tout !
- Comment cela ? Dit Corinne, qui jusque là était restée distante et silencieuse. Mais justement, là est le problème ! Que vaut une politique qui se passe de morale ? Que penser d'un homme qui défend l'indéfendable ? Ce flic, ces fonctionnaires du désastre...Cette odeur de moisi qui hante les placards de notre pays parfois.
- Et puis, ajoutais-je, ce silence fracassant du président. Cette volonté de laisser le présent enterrer le passé !

Robert se tut. Je crois bien que ses "frères humains" comme aurait dit Léo lui étaient à cet instant devenus étrangers.
- A part ça, Paul, ta tournée a bien démarré, n'est-ce pas ?
Je notais la digression. Quelque chose était rompu entre nous, tout à coup.
- Oui Robert, je ne comprends pas toujours d'où vient cet amour, cette folie lors de mes concerts, mais enfin ! Le destin est imprévisible. Lorsque je t'ai connu je désirais encore être boxeur professionnel. J'adore me fixer des objectifs impossibles. C'est comme ça.

Le soir tombait sur Belle-Ile. Robert nous confia qu'il était là avec sa femme et nous proposa de les rejoindre le soir même dans un petit Hôtel de Charme perché" devant l'océan". Mais Corinne était décidé à ce que l'on profite seuls de notre amour devenu pressant. Je le compris à son regard brûlant.
- Merci Robert, lui dis-je, mais nous sommes un peu fatigués par le voyage et nous allons sagement aller nous coucher tôt ce soir.

Nous regardâmes alors s'éloigner celui-ci dans la lande parmi les bruyères et les ajoncs, l'air vieilli soudain, comme alourdi par toutes ces années qui venaient subitement peser sur son dos. Puis il se retourna et nous fit un geste de la main. Cette main qui semblait dire :

- Oui les enfants, je suis avec vous... je suis de votre côté malgré tout.

Nous avons regagné tranquillement l'Hôtel Village qui regroupait cinq maisons en direction de la côte Sauvage où nous étions arrivés incognito.
Corinne avait reçu en cadeau de Léo Férré une compilation après le concert et nous réécoutâmes " L'Invitation au voyage ". Je commandais une bouteille de champagne pour l'occasion, qu'un garçon vint nous apporter. Puis Léo Férré se mit à chanter de nouveau pour nous "Avec le temps" et " Thank you Satan ". Mais je sentais une étrange mélancolie me gagner malgré moi. Corinne aussi. Comme si quelque chose s'interposait entre nous et le monde. Des voix d'enfants venues de loin qui appelaient dans le noir et auxquelles plus personne ne répondait depuis longtemps. Des enfants abandonnés sans droit, pour rien du tout.

Et Léo Férré chantait " Tu penses à quoi ? ".

Alors Corinne s'approcha de moi et m'embrassa doucement. J'oubliais tout : la solitude, Paris, la France. Léo Férré continuait par "L'Amour n'a pas d'âge". Nous n'avions plus rien d'autre à faire qu'à aller nous coucher, avant de faire le lendemain nos adieux à Belle-Ile-en-Mer et à la Bretagne.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

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