Quand la nuit vient.nouvelle |
« Swing de Paris » se répandait sous les voûtes. J’écoutais Django, une cigarette aux lèvres, sa guitare nostalgique cent pour cent au diapason avec mon état d'esprit.
C'était comme si j'avais été à Saint-Louis ou dans un festival, quelque part au bout du monde. Mais j'étais là, dans cette cave parisienne, une petite salle près de la porte d'Italie, tout seul à siroter ma limonade ce soir là...
Tout à coup Dany Phil. entra et vint se poster devant moi. Costume noir impeccable, cravate noir d'ivoire, chaussures à bouts carrés, chemise blanche, l'homme était d'aspect irréprochable :
- Paul, me dit-il, savez-vous que Gavokaki vous cherche depuis deux jours !
Pourquoi ne pas lui avoir donné de nouvelles ? Nous préparons une édition des oeuvres posthumes de Pons Dolores, cette voix miraculeuse, trop tôt disparue. Et Gavo. a besoin de vous pour la rédaction d'un communiqué à destination de la presse.
Je ne bougeais pas. Perdu dans les nuages j'entendais maintenant "At The Jimmy's bar" interprété par le même Django Reinhardt, la quintessence du jazz. Et je me croyais en Floride l'espace d'une minute ou à Rio.
Dany s'assit à mes côtés. L'homme avait de quoi impressionner un autodidacte : études de théologie au séminaire, spécialisé en "théologie négative", études de philosophie à la Sorbonne. Deux fois docteur, un penchant pour la littérature libertine du dix-huitième siècle, des moeurs peu recommandables. Et un arrière-goût tout de même frelaté de curé de campagne lavé à l'eau de Cologne. Mais qui portait beau encore.
Gavo m'attendait donc. Cet amateur de whisky, nourri d'emphétamines, qui, avec ses faux airs de maréchal se prenait pour le Gaston Gallimard de l'édition musicale. On croyait rêver.
J'avais décidé d'envoyer tout en l'air : ma vie parisienne, ce milieu dévoyé de faux mystiques et de vrais hypocrites...les publications "bidons" sur les fêtes traditionnelles pour les éditions Neptune et ma plume vendue à la poule aux oeufs pourris.
Je le dis tout net à Phil.
- C'est fini Dany, j'arrête.
- Mais enfin Paul, c'est trop tôt encore, l'aventure ne fait que commencer. Et puis Gavokaki sait être généreux et compréhensif. Vous méritez mieux que la porte. Battons-nous ensemble pour la littérature et la musique...Gavo a le projet de développer toute une collection axée sur les voix de l'au-delà et il vous parlera de ce merveilleux challenge qu'il nourrit avec le père Mécréant auteur du célébrissime ouvrage "Le Retour des ombres" !
J'avais envie de" vider enfin mon sac". Je commençais ainsi :
- Ecoutez Dany, je n'attends rien de l'au-delà. Votre pensée fumeuse et pseudo-romantique inspirée des sombres Allemands ( je pensais à Maître Eckart) m'est de plus en plus insupportable. Vous adorez semble-t-il l'anéantissement, l'union dans l'infini...et vous menez une vie de débauche dont tout le monde dans notre petit milieu n'ignore rien. Vous êtes le grand écart incarné, soit. Mais de grâce, laissez moi respirer. Quant à Gavokaki, ce psychopathe bedonnant, je lui laisse ses illusions, ses derviches tourneurs et sa joie "nietzschéenne" mal comprise. Adieu ! Et portez-vous mal !
"Body and Soul" c'était mis en marche et la musique envahissait tout l'espace. J'aimais ce Café en sous-sol, où parfois un orchestre de jazz faisait "le boeuf" la nuit. J'avais le sentiment d'y rejoindre le lieu de mes rêves. C'est alors que Dany décida d'être franc à son tour.
- Vous avez raison Paul, je vous ai menti. J'ai toujours considéré Gavokaki comme une personne peu recommandable, mais il faut bien vivre n'est-ce pas. Il arrive un jour où il faut faire des choix. A nos âges on ne peut plus se permettre n'importe quoi. Et puis j'aime la reconnaissance, je ne vous cache pas que mon amour-propre recherche la flatterie. Moi aussi je reviens de loin...
Alors il me parla. Il me redit son enfance de fils de chiffonnier à Alexandrie, dans une famille de chrétiens coptes, ses malheurs de parias dans un pays où le muezzin rappelait sans cesse les bons croyants à la prière. Son désir de revanche. De repartir à zéro, et prouver à tous que venu de nulle part il gagnerait tout. Et aussi cette fascination pour le néant. "L'appel des Jésuites" qui était comme le contrepoids de son orgueil bien camouflé sous son costume de banquier ou d'évêque moderne.
Je n'en pouvais plus. On aurait dit un condamné à mort, abandonné du monde entier et qui en appelait à Dieu.
Heureusement "Lady be good" se mit à masquer la voix mielleuse de mon interlocuteur. Je ne pus m'empêcher d'esquisser un sourire. Familier de la dialectique philosophique de Dany Phil. je savais que ce détour par Alexandrie n'était pas innocent. Celui-ci connaissait mon passé de"Petit blanc", comme un soit-disant historien m'avait qualifié un jour. J'étais né en Afrique et je portais la tâche indélébile de la mauvaise conscience européenne. L'intellectuel avait voulu faire de moi un symbole de je ne sais quelle médiocrité première.
Et il s'était fourvoyé ; il était à côté de la réalité. Je me sentais en phase avec l'Afrique et je me moquais de la tragédie de Dany Phil.
Je ne croyais pas non plus dans la réconciliation finale des esprits et j'envoyais donc paître cet hégélien coupable au milieu du champ des moutons à cinq pattes, très loin de ma vue.
Puis j'invitais une fille à boire un verre pendant que la sono rejouait " Tea for two".
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan
Crédits Photo Joséphine Givodan

