Le monde inconnu de Sylvia.nouvelle |
Il m'arrivait de me lever tard et cependant j'avais le sentiment de n'avoir pas dormi assez. C'était comme si j'avais été du côté du rêve, happé par je ne sais quel autre monde.
C'est pourquoi je suis devenu écrivain. Cela fut soudain.
J'avais longtemps voyagé, parcouru le monde en tous sens. J'avais été matelot, j'avais travaillé dans les Chemins de fer, j'avais été garde-forestier et même bibliothécaire, et aussi amateur de soirées parisiennes. Et puis un jour je me suis converti à l'écriture, à cette activité monacale si dérisoire pour les uns, si vitale pour les autres. Quant à moi je ne saurais dire.
J'habitais un appartement au troisième étage d'un immeuble depuis sept ans et j'y vivais avec ma tante. J'avais une chambre pour moi seul et c'était suffisant.
Notre existence s'organisait dans le calme et la convivialité. J'écrivais dès le matin, puis j'allais faire quelques courses et je reprenais mon labeur l'après-midi. Mes livres se vendaient régulièrement, suffisamment pour que je puisse en vivre. Ma tante était retraitée des postes. A nous deux nous nous débrouillions plutôt bien.
J'avais alors l'intention de montrer où conduisent le renoncement et le gaspillage parfois. De témoigner pour les générations à venir aussi. Et puis un jour j'ai tout arrêté.
J'ai envoyé balader mes lectures, mes auteurs favoris, un mode de vie bien sage. Ma petite existence parisienne. Mon cinéma d'art et essai, les sorties du dimanche et les signatures en librairie. J'étais au beau milieu de ma vie et le démon du voyage me reprenait.
Je ne comprenais plus soudain comment j'avais pu supporter cette morosité. Rien ne m'amusait plus. Ma vie était comme obstruée. Ma tante m'en voudrait certainement, mais il fallait arrêter tout ça. J'avais entrevu quelque chose comme une offre intéressante pour un séjour à Venise. Je me renseignais et trois jours plus tard j'étais parti.
Le vaporetto m'amenait au Lido cette plage non loin de Murano qui borde Venise. Il n'y avait personne sur le sable. J'appréciais cette solitude. Le ciel gris, les nuages au loin, le vert foncé de l'eau, un sentiment d'intemporalité. Comme si toute mon existence antérieure avait été engloutie sous les vagues de Venise. La façade sociale, les couleurs du personnage, l'apparence morale. Je me sentais comme au premier moment de la vie. Nu comme un ver. Je ne savais pourquoi d'ailleurs , mais je me déshabillais et j'allais prendre un bain. Nous étions au mois d'avril cette année là et l'air était assez frais. Mais ce bain matinal était comme un nouveau baptème . Une renaissance. J'avais vraiment renoncé à l'écriture, à cette attitude anti-naturelle qui consistait à tout considérer du point de vue d'un sujet possible d'imagination. Même sa propre vie.
Et l'inévitable se produisit...
Après avoir erré deux jours dans les rues de Venise, visité musées et églises, tandis que je traversais le Ghetto Vecchio aux maisons élevées sur de nombreux étages, je croisais une personne à la silhouette frêle. Comment dire...elle n'était ni jeune, ni vieille, comme une revenante, ou un fantôme, elle allait chez elle dans le soir. Elle me sourit en passant. C'est ce sourire qui interrompit ma rêverie.
Le lendemain j'apercevais de nouveau cette femme dans une boulangerie. Elle devait avoir à peu près mon âge Elle habitait le Ghetto. Je compris vite qu'elle vivait seule car après l'avoir suivie une fois, je parvenais devant une porte et vis sa sonnette, unique, marquée d'un nom Sylvia Custodia à la sonorité particulière.
Puis dans une galerie d'art du centre-ville je remarquais ce nom à l'affiche d'une exposition de dessins et de peintures sur le thème de la mémoire.
Son travail consistait à représenter des façades anonymes, les couleurs des murs usés laissant deviner les existences cachées par l'épaisseur des lieux, les personnes englouties dans le labyrinthe des architectures séculaires. La peinture habillait les sites d'une mélancolie contagieuse. J'achetais un petit dessin donnant à voir une porte orange qui ouvrait sur un monde inconnu.
Une impression étrange habitait ce tableau, féconde et fatiguée. Il semblait qu'à l'intérieur s'abritait une âme fugitive qui ne demandait qu'à s'entretenir avec le monde.
Je retournai devant la porte de Sylvia. Je sonnai. Elle ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue, sourit, puis me demanda en italien ce que je lui voulais. Je parvins à lui expliquer que je venais d' acheter une de ses oeuvres et que je désirais en savoir un peu plus sur sa peinture.
Elle m'ouvrit la porte et me conduisit à son atelier. Il était écrit que les parfums de Venise se concentreraient dans ses peintures. Il y avait là en effet de quoi juger du meilleur des mondes. Mais j'étais invité aussi au mariage de la connaissance et de la douleur. Les peintures de Sylvia étaient rares et stimulantes. On aurait dit l'amour des choses qui touchent à leur fin : des intérieurs sans personnage, des lumières dans des salons vides, des chambres qui attendaient un lit, un fauteuil, un parapluie, des lampes vertes et un guéridon sur un fond rose, vert et gris. Le mouvement du passage, fuyant, du temps. Le sentiment d'un exil, d'une solitude partagés. Il y avait dans cette peinture l'instrument mélodique du souvenir qui flamboyait sans raison...et donnait curieusement envie de décamper.
Sylvia et moi passâmes cependant deux semaines de vrai bonheur en commun .Et je me redisais parfois en étouffant un soupir que cela ne pouvait pas durer. En tout cas il fallait que je rentre à Paris. Le charme de Sylvia emplissait mon esprit, mais tout en moi se détraquait. En somme j'obtenais le contraire de ce que je recherchais depuis peu. J'avais
justement beaucoup de choses à oublier. C'était la raison pour laquelle je devais m'éloigner d'elle. Pour essayer d'éprouver le reste du temps, en le prenant plutôt comme expression du présent. Alors je suis parti, ne comptant pour rien au monde me remettre à écrire. Mais Sylvia n'était jamais absente très longtemps de mes yeux. Je ne parvenais pas à l'effacer de mes pensées. Et puis j'ai compris que l'on ne peut exiger d'en finir pas plus avec les sentiments qu'avec l'art par l'usage de la seule volonté raisonnable. Et après cette longue oscillation, comme naturellement, je suis revenu à ma place, à ma table d'écriture pour peindre Sylvia et les parfums de Venise.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan
Crédits Photo Joséphine Givodan

