Le représentant.nouvelle |
Un beau jour j’ai jeté tous les livres de ma bibliothèque.
Que de temps perdu, que d'heures usées à courir après des pensées inutiles.
Que d'années passées auprès d'auteurs vains et amers.
Je décidais de tout reprendre à zéro. J'avais quelques relations dans le milieu de l'entreprise Sideau spécialisée en boisson gazeuse. Un ami me proposait de travailler comme son représentant en Europe. Je me retrouvais bientôt sur la route cherchant à décrocher de nouveaux contrats. Lorsque je songeais aux années écoulées cela m'apparaissait bien triste. Il y avait eu ces fureurs abstraites, mon engouement pour la Révolution française. Le livre que j'avais publié autour des chants et du lyrisme des années qui avaient suivi la prise de la Bastille. De longues discussions avec des universitaires qui n'avaient pu faire leur deuil de mai 68. La découverte de leurs doubles, triples vies. Les déceptions lorsque je me rendis compte qu'ils aspiraient finalement à un contentement si commun, si terre à terre :"les femmes, la moto, des publications dans des revues incontournables...leurs jalousie et leur mépris des étudiants jugés analphabètes". Leurs rancoeurs de petits-bourgeois frustrés. Et puis ce milieu de l'édition parisienne, cette nullité ambiante. Cette idélogie diluée, diluante, me conduisait droit dans le mur.
Je risquais de sauter dans le vide pour avoir un bol d'air. J'étais donc représentant de Sideau, parti cette semaine là en Allemagne, dans le nord du pays. J'arrivais à Brême par un soir d'hiver.
J'entrais dans une brasserie et commandais une recette locale de poisson accompagnée de vin blanc. Quand je la vis...Serveuse à la Manet elle affichait un sourire abstrait. Vêtue de blanc si je me souviens bien, les cheveux mi-longs, elle s'approcha de ma table et comprenant immédiatement que je n'étais pas du pays me parla en Anglais.
J'étais là pour une semaine, ma vie personnelle était aussi décousue que la panoplie de mes idées. Nous eûmes vite fait de faire connaissance. Elle avait eu un homme dans sa vie, mais c'était fini. Elle me proposa de visiter son "petit chez soi". Je ne refusais pas. Elle était passionnée de romans américains. Je lui dit ma décision récente de tout lâcher. De recommencer depuis le début. Elle me dit que d'après elle c'était impossible. Et dommage. Elle m'encouragea à reprendre mes recherches sur "Le sublime dans la Révolution française". Je trouvais cela ridicule mais me tus.
J'avais l'impression d'avoir vécu plusieurs vies en une. Les amis que j'avais rencontrés avaient des repères, croyaient en quelque chose, adhéraient. En ce qui me concernait il ne restait que la boisson. J'avais grossi, pris du ventre. Et je n'avais que trente ans. C'était sans doute décevant pour les autres, mais moi , je me sentais bien. Gonflé des bulles d'air de mes discours commerciaux je voltigeais comme un ballon tout autour de la terre, capable de faire huit mille kilomètres en deux semaines.
Candy était douce et sensuelle. Dans ses bras le monde ne m'était plus étranger. Je tombais fou amoureux d'elle. C'est pourquoi en cinq jours je laissais aux oubliettes, l'entreprise Sideau, la langue française et me mis sérieusement à l'Anglais. Pour lui plaire !
J'aspirais à revenir à des choses simples. Pourquoi pas serveur... J'appris bientôt à remplir des verres de bière pression sans en perdre les trois quarts. A nettoyer les tables. A prendre les commandes et à tout ranger le soir. Servir humblement. Se cacher derrière un personnage transparent, blanc comme neige. Garder pour soi le feu brûlant de la vie, j'ai connu cela. L'expérience se révélait très enrichissante. J'écoutais pendant des heures les uns et les autres. Un jour le chauffeur d'un agence de location de voitures me raconta qu'il pouvait attendre, lui, dix heures son client entre un restaurant et un rendez-vous d'affaire. Le temps était très distendu, ralenti, annihilé. Je participais à cette vie. J'étais devenu une sorte d'esclave moderne. Mais Candy ne me lâchait pas. Et telle "la mouche du coche" elle m'obligeait à revenir à mes premières amours.
Jusqu'au jour où elle me fit entrer dans une "librairie d'occasion". J'y trouvais un livre d'un philosophe français qui avait écrit ce qu'il pensait des années soixante et même soixante-dix. De Marx et du Goulag aussi. Manuel Caven m'avait plu dix ans auparavant. Ses lumières, sa conversion, sa possibilité de penser pour demain. Son attente de l'absolu. Son "journalisme métaphysique" m'avait séduit et d'ailleurs en ce siècle d'athéisme j'aimais assez son aspect provocateur. Il avait écrit dans "Les Raisons du coeur" à peu près cela : "Dans aucun endroit de la terre notre soif ne peut être soulagée". Je pensais en effet la même chose...moi qui de plus m'étais arrêté de boire et qui compensais cela par le métier de serveur.
Candy était mon fil d'Ariane, mon miroir. Elle me renvoyait une image que j'étais obligé de voir en face. Je m'étais perdu. Loin de moi-même, loin du monde et des autres. J'étais vraiment l'expression de ces temps de malheur. Quelqu'un m'avait dit un jour que "Lénine refusait d'entendre de la musique". Et j'en étais arrivé là, moi aussi. Candy me le fit remarquer un jour et me demanda pourquoi ? Je ne sus que lui répondre alors. C'était comme si je n'arrivais pas à en finir avec quelque chose. Comme un deuil qui perdurait indéfiniment.
Et puis je compris que je collais bêtement à cette société de consommation qui m'indifférait enfin. Non que je la détestasse. Le mot était trop fort, et laid de plus, mais plutôt qu'elle ne suscitait rien chez moi, aucun désir justement, aucun enthousiasme, aucune transe, aucun bonheur non plus. Je ne savais plus au final où était la conscience, où était l'illusion.
Il ne restait que l'art, qui avait quelque chose de gênant pour chacun. Et c'était encore Candy qui me le rappelait :
- La vérité est partout, me dit-elle un jour. Apprivoise-la. Dans tous les recoins de ta mémoire. Dans toutes les images. La terre n'est pas qu'un enfer...
Tout se passait donc comme si en un instant j'avais franchi le sommet d'une montagne et que la vue de l'horizon blanc se découvrait à mon regard.
Cela faisait deux mois que l'on vivait ensemble dans son petit appartement douillet. Candy m'encouragea à écrire.
Mon travail me servait pour cela. Je me rendais compte en effet combien les destins se rencontraient devant les comptoirs de Café. Des solitudes, des désirs, toujours la même envie, toujours le même regard. Ce besoin de chaleur, cette soif d'amour. En un autre langage ils avaient tué Dieu et ils endossaient son habit. Misérables humains en quête de fraternité. Mon angoisse n'avait pas totalement disparu. Mais je me sentais lesté d'un projet.
Faire l'histoire de ce ratage et celle aussi d'un tournant.
J'allais me libérer pour de bon et réaliser quelque chose. L'expression était bien de l'époque encore.
Je me suis donc remis à lire aussi. J'ai de nouveau fréquenté les bibliothèques. Je n'ai jamais repris la boisson. Et j'ai perdu mon ventre. J'aime toujours Candy. Elle aussi je crois.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan
Crédits Photo Joséphine Givodan

