Terre sans mal.nouvelle |
Jeanne m’avait longtemps parlé de la folie de Gauguin. De son désir de tout quitter et de rejoindre la Terre sans mal, lui "l'indien de la peinture". Le sauvage du monde des arts. Elle avait raison Jeanne. Elle ne se trompait pas. Tous les amoureux du grand départ vouent un culte à Gauguin et c'est normal. C'est humain.
- Mais après ?
- Comment rejoindre le Machu Picchu à la nage ?
- Evidemment il n'y avait pas d'issue pour lui, poursuivait-elle.
Et je l'écoutais. Je buvais ses paroles. Je l'aimais bien, Jeanne, qui aimait les bateaux, les avions, les grands ciels sombres et les nuages.
Jusqu'au jour où elle me présenta "le moine masqué". C'est ainsi que je surnommais Evariste Gazarian, ancien professeur de Lettres dans un lycée pour jeunes filles de Beyrouth et "spécialiste" de théologie chrétienne. Il ne se séparait jamais d'un jeune converti à la religion Baptiste : Mee Yong, à demi chinois que j'avais rebaptisé "l'évangéliste du diable". Les deux compères officiaient comme prêcheurs de la bonne parole et leur différence d'âge jouait en leur faveur.
A partir de ce moment là je commençais à percevoir Jeanne sous un autre aspect. Elle qui avait longtemps voyagé en Inde à la recherche de la "coïncidence des opposés" avait trouvé en ces deux hommes les chemins qui mènent à Jérusalem. Et évidemment elle se trompait maintenant. Je n'avais jamais douté cependant de sa bonne foi. Mais à cette occasion je ne marchais pas. Je ne pouvais croire que de Gauguin à l'extase mystique la ligne était directe.
Bien entendu, ce n'était pas si simple, poursuivait-elle encore...
Il faut dire que Jeanne avait assez bien manié le pinceau dans son "premier âge". Elle avait même commencé les Beaux-Arts et réalisé quelques dizaines de tableaux qui valaient le coup d'oeil dans le genre poétique et figuratif. Puis il y avait eu la découverte de sa double généalogie et le choc qui en avait découlé : un père palestinien et une mère juive, qui l'avait élevée toute seule. Jeanne avait couru quelques temps après ce père qui avait disparu depuis longtemps dans les camps d'entraînement terroristes. C'est pourquoi Gazarian tombait finalement à point. Après qu'elle eut décidé de cesser subitement de peindre. Cet air doucereux, cette morale eclectique, ce sourire désintéressé et ce petit regard qui vous scrutait l'âme avaient de quoi séduire l'esseulée. Quant à Mee Yong, musicien à ses heures et chanteur d'opérette, il suivait le maître sans hésitation.
J'aspirais alors à un peu de paix. Voir Jeanne de temps en temps en souvenir de notre amitié cela allait encore. Mais les deux autres étaient de trop.
Ce matin là nous nous revîmes donc sur la place de la Maison carrée. Il faisait beau à Nîmes et l'air était frais. Je lui offrais une bière et elle me dit qu'elle était un peu désorientée. Gazarian lui proposait d'écrire une monographie de son oeuvre peinte dans laquelle il avait décelé comme une intention cachée. Il y lisait toute "la folie d'un Racine" en proie à la fureur des passions et soucieux de s'en délivrer dans une création qui l'éloignait de son vrai but. Mai il voulait bien en tirer "la moelle substantielle". Celle d'une âme perdue qui ferait mieux de comprendre qu'elle en appelait à l'aide de Dieu. De plus Gazarian "détestait le désespoir des artistes". L'idée d'un salut venu de je ne sais où hérissait ce jésuite d'un nouveau genre. Il croyait haut et ferme à l'adage selon lequel Dieu reconnaît les siens, ou mieux "qu' Il n'aide que ceux qui s'aident d'abord"...
Il fallait amener Jeanne à mieux interpréter le sens véritable de son oeuvre. Celui-ci résidait en l'espoir que l'homme peut faire son salut sur cette terre et que rien n'est jamais définitivement perdu.
Bien que peu versé dans la théologie du "Dieu caché" je me souvenais un peu de l'époque de Port-Royal, du pessimisme de Pascal, de la puissance des personnages de Racine et de l'ironie décapante d'un Larochefoucauld. Ces gens là étaient à leur façon des artistes. Eux aussi cherchaient la Terre sans mal, à coup sûr.
C'était ce que je me préparais à dire une heure plus tard à Gazarian lorsque celui-ci nous rejoignit dans un Café qui fait face au Carré d'Art. Il avait alors l'air faussement détendu de quelqu'un qui cache son rendez-vous important mais dont il se doute de l'issue favorable.
- Alors John, comment allez-vous ? Et cette peinture...Où cela vous mène-t-il ?
Une prochaine exposition en perspective ?
Je lui lâchai illico :
- Ca suit son cours, sans l'aide de Dieu. Que voulez-vous je n'ai pas la grâce , mais je ne desespère pas pour autant.
Et j'ajoutai:
- Vous savez, pour moi ce qui importe ce n'est pas le but, c'est le chemin et je pense que l'art est la seule issue.
- Bien sûr, bien sûr, répondit-il. Mais au fait John, savez-vous que nous allons écrire une monographie centrée sur l'oeuvre de Jeanne. J'ai déjà un éditeur sérieux en vue.
- Et pourquoi donc? Dis-je. Quelle est votre compétence en matière esthétique, Gazarian?
- Vous n'ignorez pas cher ami, continua-t-il, que l'art est au commencement et Dieu à la fin.
- Balivernes que tout ça ! L'art est un terme, poursuivai-je, et si Dieu existe, je pense qu'il nous a permis d'oeuvrer pour éprouver toute la distance qui nous sépare de lui. Nous n'en sortirons jamais, monsieur, nous sommes seuls. Jeanne aussi, d'ailleurs... Et je n'ai que faire de vos "béquilles".
A ce moment là Mee Yong intervint, le sourire aux lèvres :
- Vous n'imaginez rien de ce dont vous parlez. La beauté infinie qui est en vous et...
J'éclatais de rire :
- Que savez-vous donc des merveilles qui sont en moi ? M'avez-vous vu de si près?
C'en était fini, Gazarian me saluait sans un mot. Et s'adressant à Jeanne :
- Venez donc, chère amie...
Je fus étonné d'entendre celle-ci répondre :
- Non Evariste, je crois que John a raison. J'ai le sentiment de me réveiller d'un long sommeil et de redescendre sur terre. Ma place est ici, mais pas la vôtre. Adieu.
S'en était bien fini de ce "projet" de collaboration. A partir de ce moment là notre amitié se transforma en autre chose. Mais cela reste une autre histoire. Entre Jeanne et moi.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

