Marranes.nouvelle |
Il y a deux ans je me suis rendu pour la seconde fois dans la bibliothèque municipale aux étalages à l’ancienne qui grimpent jusqu’au plafond. Je n'espérais plus trouver le livre que je cherchais : un obscur ouvrage écrit par un juif allemand après-guerre, à propos des ennemis de la liberté. Je m'adressais à une jeune femme aux yeux bleus qui me fit savoir qu'elle était la responsable du lieu et me renvoyait à une employée qui me guidait dans le dédale des allées afin que je m'inscrive comme lecteur.
L'ouvrage était bien là, disponible. On me le montra. Il n'avait pas été sorti depuis des années de l'endroit. Je rentrais chez moi et avant de rejoindre le lycée de la ville dans lequel j'enseignais la discipline "des fils de Socrate" je passais cinq minutes à feuilleter le volume.
J'étais alors à un tournant de ma vie. Je comprenais de jour en jour mes erreurs et je n'acceptais plus "les vérités"que l'on m'assenait sur le métier gratifiant mais si routinier de professeur. Quant au système de l'enseignement Français il m'apparaissait de plus en plus truqué.
Je réalisai qu'il m'était nécessaire de donner une nouvelle direction à ma vie. J'avais toujours voulu voyager. Je décidai de faire une démarche académique, sans trop d'espoir, pour enseigner en Espagne.
A mon grand étonnement j'obtins tout de suite la promesse d'un poste à Valence.
A la rentrée scolaire suivante je m'y rendais donc. Mes ancêtres avaient quitté ce pays voilà " des siècles" pour émigrer à l'étranger.
Le paradoxe voulut qu'amateur de vieux livres et alors lecteur assidu de Spinoza j'entrai par hasard un jour dans la vieille cathédrale du Quartier gothique et me perdai dans des songes imprévus. J'essayai vainement de me souvenir de quelque chose, quand je baissai les yeux vers le sol aux pavés sombres et j'y vis briller une médaille en or.Je la ramassai et la fit glisser dans ma poche. Une fois dehors je m'asseyai sur des escaliers qui longeaient la place. Je regardai le dos du médaillon. Le prénom gravé dessus était identique au mien : Albert. L'année de naissance aussi . Cela faisait beaucoup de hasard.
Bientôt une étape supplémentaire allait se produire dans ma vie.
Pendant les vacances je partais en direction du nord de l'Espagne, à Gijon. J'y faisais la connaissance d'une femme, guide de son métier, qui me fit visiter la région encore verte et brumeuse à cette période de l'année.
Un après-midi que nous parcourions ensemble les salles d'une exposition de peinture je rencontrais Raoul. Celui-ci, peintre d'origine française vivait là depuis une dizaine d'années. Les personnages démesurés qu'il représentait sur ses toiles faisaient songer au Gréco et leur regard exprimait pour moi la tragédie de l'homme abandonné au désespoir. L'artiste était attachant, généreux, spontané et ouvert. Sans-arrière pensée vis à vis d'autrui il était cultivé et curieux de tout. Il nous invita chez lui et nous avoua qu'il collectionnait les éditions de "La Recherche du Temps Perdu". Il révélait soudain quelque chose qui ressemblait à une fascination pour l'auteur Français bien connu.
Je regagnais bientôt mon lieu de travail. Quelques temps après je tombais sur une Histoire des Marranes en Espagne, ces juifs jadis convertis de force pour ne pas avoir à partir pour la Flandre ou l'empire Ottoman. La couverture du livre était illustrée par un tableau de Raoul. Je recherchai la trace de mon nouvel ami et j'appris que celui-ci exposait à Madrid, justement dans un édifice religieux. La plupart de ses oeuvres étaient des grands formats.
Je fus bientôt dans la cathédrale où il avait investi une aile de l'édifice. Ce fut ce jour là qu'il me confia qu'il était juif par son père et d'ascendance "marrane".Je lui dis alors sur le ton de l'humour que le pacte qu'il nouait avec l'Eglise romaine me paraissait dangereux. Nous passâmes un après-midi agréable. On discuta de musique et il me parla du rôle que cet art jouait dans sa vie.
Six mois après cette superbe exposition qui n'eut pas les retombées que Raoul escomptait, celui-ci mettait volontairement fin à ses jours. Sa disparition me troubla profondément . Mais le dialogue se poursuivit entre nous à travers la musique. Puis je ne sais pourquoi je pris la décision de rentrer en France. J'avais en mémoire un "esprit frère" qui m'avait fait prendre conscience pour toujours que l'on erre jamais autant que lorsque l'on est conduit par l'histoire à pactiser avec l'ennemi. L'Inquisition sous les Rois Catholiques avait mené un combat féroce avec Torquemada en tête. Raoul s'était aussi engagé mais les armes de ses pinceaux avaient été retournées contre lui. Lui qui en peignant à la fin de sa vie des crucifixions se souvenait que Jésus était aussi un juif de Galilée.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan
Crédits Photo Joséphine Givodan

