Une lumière entrevue.

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Le tableau, une marine, se trouvait au milieu de la pièce, un garage que Paul avait découvert par hasard. La maison de l’oncle réservait bien des surprises. Paul avait choisi celui-ci sans réfléchir. Mais le format, le sujet, signifiaient quelque chose. L'oeuvre peinte au 19ème siècle représentait une vue de la plage de la cité d'où sa famille venait.

Quarante ans plus tard, Paul sera conduit par l'insistant conseil de sa femme à vendre le tableau. Celle-ci ne supportant sans doute pas ce jour là cette allusion à un signe lourd du passé.

Mais pour l'instant Paul ne savait rien de ce qui l'attendait. Il était curieux de savoir, de connaître ce dont parlaient les grandes personnes.

De comprendre les sujets qui rendaient graves, qui créaient la colère, qui suscitaient la souffrance, la douleur.

Son père criait parfois en famille. Le grand-père était mort là-bas dans ce pays lointain. Son père en voulait à la France. Il regrettait ponctuellement de ne pas être parti " loin en Amérique"...

Sa mère ne disait rien. Sa mère savait d'où venait la douleur du père et elle se taisait. Les enfants entendaient, analysaient plus ou moins.

Aujourd'hui, chez l'oncle, Paul avait décidé d'emporter ce tableau.

Paul mit ensuite l'oeuvre dans le coffre de la voiture, en cachette de tous.
Puis on s'en alla. La famille reprenait la route du retour, et alors, au milieu du chemin, l'enfant avoua à ses parents, qu'il avait mis un tableau dans le coffre de l'auto. Sur le moment les parents voulurent faire demi-tour. Paul insistait, répétant que le garage était rempli d'oeuvres qui débordaient de tous les côtés. Il y en avait de très grandes, des moyennes et des petites, même pas rangées d'ailleurs. Les parents se résignèrent à accepter que la marine reste en leur possession. On rentra donc à la maison.

Pour Paul cela voulait sans doute dire quelque chose. Sa mère fit restaurer l'oeuvre qui avait subi une dégradation : un petit trou au beau milieu de l'aquarelle. Et peut-être même, fit-elle refaire son cadre doré. Paul était fier de cela. Il avait contribué à leur rendre un peu de leur mémoire. Cette mémoire tellement incomprise par les autres, tellement salie aussi parfois.

Tout cela pouvait paraître si dérisoire d'un point de vue extérieur et neutre. Et pourtant Paul avait certainement conscience que l'essentiel se jouait là , dans les enjeux de la mémoire, l'oubli, l'effacement, les traces du passé enfoui.

Bien des années plus tard l'adulte vérifiera que les êtres s'éloignent en commençant par ne plus partager les images communes, les souvenirs qui lient . Photos de vacances sans quelqu'un, images de joie isolées. La mélancolie s'installe dans les trous du temps. L'image fixe la réalité de l'expérience, mais aussi ravive la conscience de la vie.

Ce savoir là Paul en ferait quelque chose un jour. Si son souvenir est exact l'idée lui vint quelques années après chez sa grand-mère Eliane qui possédait elle aussi une marine.

Paul se dit que lui aussi pourraît se mettre à peindre. Ce n'était pas difficile de représenter des bateaux sur l'eau. Et en effet il découvrit la peinture. Puis il l'oublia un peu. Et il la redécouvrit de nouveau en suivant un cours du mercredi.

Au fur et à mesure que le temps passait l'idée s'imposait. Entre temps il y aurait la musique, le piano en particulier, mais l'objectif s'était éloigné, l'adolescent craignait de se perdre sur ce chemin escarpé. Il constaterait cependant que la musique rapproche aussi les souvenirs et soulage la mémoire. Mais à un instant il choisit l'image.

Il devint peintre petit à petit, d'abord en esprit, achetant des livres sur l'histoire de cet art, puis réellement en dessinant au pastel sur des feuilles pendant quelques années, des sujets figuratifs à partir de photographies ou de cartes postales. Le thème récurrent s'imposait : les lieux de la mémoire, les traces perdues de l'enfance. Puis tout se mélangea progressivement et Paul devenu homme, l'homme devenu adulte, un nouveau projet advint...La création d'une galerie d'art. Les expositions, les rencontres avec les amateurs, l'énigme des fascinations communes, des goûts partagés. Et les paroles des peintres, les amitiés nouvelles.

Un garage devint l'atelier de Paul. L'atelier était le lieu où il se retrouvait. Et le sujet s'épura sur les toiles. Seules la couleur mais aussi la lumière dans l'espace dominaient l'intention. La composition abstraite favorisait le recueillement sur soi, une certaine forme de repli aussi.

Paul regardait en arrière et comprenait mieux le sens de sa peinture. Sa démarche et sa vie. Mais il se retrouvait de plus en plus seul sur le chemin.

La peinture est l'art du silence et elle favorise toutes les interprétations.
On ne le comprenait pas, se dit-il parfois. Mais se comprenait-il toujours lui-même ?

Souvent l'idée d'en finir à défaut de finir lui vint à l'esprit. Achever cette quête. Mettre un terme au dernier tableau. Mais cela aussi serait incompréhensible aux autres, aux proches qui quelque part étaient aussi embarqués désormais, même s'ils souhaitaient parfois descendre du navire.

Alors il fallut continuer. Il fallut chercher seul, contre tous soudain, la lumière entrevue quelque part dans la solitude d'une enfance à demi effacée...Retrouver le fil courageusement. Aller de l'avant parce que l'on n'avait pas le choix. Parce que c'était comme ça.

Un jour, donc, on vendit la marine, dans une période difficile. Mais on ne renonce pas à la liberté. Et comme il fallait persévérer, Paul se remit à la tâche d'exister pas soi-même le lendemain.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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