Le train de nuit.

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Le train roulait depuis des heures. La contrebasse de Mingus épelait ses notes graves dans la nuit sans étoile. Je songeai au silence infini des espaces, à Pascal, à sa statue quelque part en France dans une salle du musée de Clermont-Ferrand. A la France, si loin de moi à cet instant et si près de mon coeur. Car il me semblait que j'étais à l'autre bout du monde. Enfermé dans ce wagon, victime des secousses, dans le bruit de ferraille des rails. Ce train qui roulait dans la nuit espagnole.

J'étais,je crois bien, en plein désert à cette heure, du côté de Saragosse.
"Chérie laisse-moi une chance" me disais-je, en écoutant ce morceau de jazz/blues interprété par Charles Mingus (Honey take a chance with me).

Je songeai aussi à ce cosmonaute soviétique propulsé autour de la terre lors de la conquête spatiale soviétique; et à cette chienne russe qui l'avait précédé. Petite chienne qui tirait sa langue devant les objectifs des journalistes de l'époque. Animal stoïque et tellement courageux, tenace, bon en somme. Comme moi. Parti à la recherche d'un rêve pipé. Je m'en rendrais compte plus tard, mais cette nuit là je l'ignorais encore.

Je venais de m'allumer une cigarette que j'avais roulée avec attention et je repris le livre de Jack Kérouac que j'avais emporté avec moi jusque là. "Le Vagabond solitaire" charriait toutes sortes d'illusions américaines à travers l'Europe. Le narrateur les portait sur son dos grâce à son sac de"quarante kilos". Quant à moi je n'arrivais pas à sortir d'une histoire d'amour qui n'en finissait pas de mourir et qui pépiait dans mes oreilles comme une nuée d'oiseaux en folie.

Je ne savais pas s'il pleuvait dehors à cette heure, ou si le jour allait bientôt se lever; mais j'entendais un drôle de bruit et je ne distinguais qu'une brûme vague qui recouvrait comme d'une couverture grise argentée l'horizon bleu sombre.

- "Dis-moi chéri, n'est-ce pas comme cela que tout commence?" m'avait-elle dit une fois. C'était il y a longtemps et je croyais pouvoir revivre cela. Alors je suis parti. J'ai pris ce train, je me suis enfoncé dans la nuit infinie des espaces dont parlait ce philosophe mathématicien qui me poursuivait tout à l'heure. J'ai rêvé d'un pays perdu enfoui dans ma mémoire. J'aurais pu le décrire en détail.

Nous avions été à la montagne et il faisait trop froid. Alors nous étions descendus plus bas, dans une vallée. Il y avait des rochers. L'air était frais. Le soleil resplendissait. Nous riions.

- Souviens-toi !, m'avait-elle dit,
- N'oublie pas !

Et je n'ai pas oublié. Je suis venu jusque là.

Le train chahutait la nuit et soudain la porte de la cabine s'ouvrit. Une fille entra, souriante, l'air gaie.

- Je me suis perdue, me dit-elle et je me suis trompée de wagon, de cabine, je suis désolée.

Le fait qu'elle s'exprimât en Français me fit sourire. Et je lui fit remarquer que moi aussi je me sentais assez déboussolé à cette heure, dans cet espace réduit entouré de néant. Il y avait de quoi même être effrayé.

Nous décidâmes de parier sur l'instant présent. Et je proposais à la fille un petit jeu. Je lui suggérais d'écrire le début d'une histoire et je la poursuivrai. On s'arrêterait lorsque la nuit prendrait fin.

- C'est comme la vie, en somme, me dit-elle. Lorsque le jour se lève, lorsque l'on commence enfin à comprendre, c'est trop tard, n'est-ce pas ?
- Exactement, lui répondis-je, c'est comme la vie... elle nous surprend toujours et lorsque l'on pense la maîtriser c'est elle qui nous fait mauvaise fortune.

Nous écrivions une histoire d'amour. Il était question d'un cauchemar, je crois bien. D'une femme qui trouvait cela comique. Elle n'arrivait pas à prendre au sérieux sa situation. Cela la faisait même un peu ricaner.

Dehors le paysage avait un peu changé, la brume était partie. Il semblait que l'aube commençait à poindre.

Fanny me demanda ce que j'avais écouté jusque là. Je lui dis que c'était Charles Mingus et qu'il me donnait l'impression de poursuivre un rêve. Comme s'il allait de plus en plus loin dans quelque chose de minuscule. Le microscopique rejoignant le macroscopique. La note bleue sonnant en accord avec tout l'univers en somme.

Mais je ne savais pas m'expliquer. Elle souriait :

- Vous êtes parti pourquoi au juste?
- Je cherchais quelque chose qui me rappelait le "paradis", dis-je, faussement sérieux.
- Quoi?
- Je veux dire que j'étais passionné de quelqu'un, vous comprenez c'est difficile à expliquer.

On voyait se découper une colline au loin et il fallait rester concentré sur cette histoire dont l'ambiance avait quelque chose d'un peu glacial.

- Ah!, mais vous n'allez pas vous arrêter maintenant, Fanny,dis-je.

Soudain le compartiment s'ouvrit une seconde fois et un jeune homme apparut.
- Tu étais donc sortie,dit-il . Tu avais quitté ta couchette?
- Je me sentais prisonnière depuis cinq heures et je voulais prendre l'air.

Le garçon me regardais fixement. Je lui racontai notre jeu innocent . Il décida de sortir.

- Il est parti, me dit Fanny. C'est fini entre nous, le cauchemar prend fin. Cela vient de loin vous savez. Cinq ans de prison ferme, c'est long.
- Quoi ? dis-je,vous avez fait de la prison.
- Ecrivez, plutôt, me répondit-elle.

Et je me soumettais à sa volonté.

Le jour arriva. Nous allions prendre un café au wagon-restaurant. C'était un bon expresso avec des croissants. Lorsque nous jetâmes un oeil à la vitre nous constatâmes que nous arrivions dans la banlieue d'une grande ville.

- J'avais oublié Pascal,lui dis-je. J'avais oublié toutes les richesses du paradis...

Et elle sourit. Mais le sommeil la gagnait. Elle me fit savoir qu'elle me laissait finalement finir l'histoire tout seul. Elle allait se recoucher un instant avant l'arrivée pour faire une dernière petite sieste au lit avec son mari.

- Oui , me dis-je, le jeu était faussé, j'ai pris le mauvais train. Rien ne sert de vouloir revivre son passé. L'important, comme le disent les grecs, est de vivre le moment opportun.

Mais, je ne savais pourquoi à ce moment là, je me sentais moins abandonné. Je tenais au moins une histoire et je décidai de la titrer "La Dernière Nuit de Fanny".

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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