L’affiche disparue.

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Lorsque je l’ai rencontré la première fois j’ai été séduit par son regard, l’attention qui émanait de ses yeux… la discrétion et en même temps une détermination dans la parole, un accent aussi dans la voix. Il était professeur de philosophie morale, musicien et convaincu qu'au delà de la philosophie étaient la poésie et le musique. Il me dit alors n'avoir pas toujours pensé comme cela. A une époque sous l'influence de la philosophie allemande il avait cru l'inverse. La philosophie devait couronner la culture. Et puis il y avait eu l'écroulement de l'Allemagne avant-guerre. La montée du nazisme. La folie guerrière. Et l'envahissement de l'Europe par les barbares. Il avait connu l'affaissement de la pensée, la ruine de la civilisation. Et avait décidé de faire la place libre à l'art comme moyen de contestation de la Raison Totalitaire. Revenu de l'abstrait il se plaisait dans l'intime. Il relisait souvent Le Banquet de Platon, le dialogue sur l'amour dont l'enjeu : l'amour du Beau, le fascinait. Il me dit un jour que s'il n'y avait pas eu à une époque les poètes, Debussy, Fauré, il ne serait peut-être plus de ce monde. Il aimait beaucoup rappeler aussi aux jeunes intransigeants la bonne conscience européenne : son goût pour l'avenir, l'innocence, la pureté. Et puis il est mort. On l'a sans doute un peu oublié. Mais ce qui m'a ébloui c'est que pendant plus de neuf ans sa photographie reproduite sur une affiche collée à deux mètres du sol est demeurée là, en plein air, en plein vent, miraculeusement préservée dans une rue d'Avignon, sous le soleil aussi. Et je n'ai jamais su comment ni pourquoi. Mais moi, à l'époque , je tenais une boutique de livres anciens et d'oeuvres sur papier.

Je passais donc tous les jours devant l'affiche et je revoyais mon homme, l'oeil malicieux, me regarder. Et je songeais à cette phrase qu'il avait prononcé un jour et qui m'avait beaucoup perturbé :
- Faut-il aimer ou haïr ? L'homme n'est pas très fixé à cet égard.

Cette question m'a tellement poursuivi au cours des années ! Elle allait d'ailleurs de paire avec celle du pardon. Et là encore cela n'allait pas de soi.

J'avais fait des études de philosophie sans doute pour cela. Aimer ou haïr ? Et pourquoi donc ? Non pas que la question m'ait particulièrement intéressée ou stimulée. Mais parce que j'y voyais là comme une obligation de penser, une injonction morale qui m'était adressée. Comme un rappel du destin auquel je ne pouvais échapper.

J'avais aussi pourtant le goût de l'insouciance et du plaisir, le désir du bonheur immédiat. Mais celui que j'appelais "l'Homme réfléchi" me renvoyait à l'essentiel : Aimer ou haïr !

Ainsi donc lorsque je désirais fuir ou quitter mes responsabilités c'était pour ne pas avoir à me poser la question. Les hommes réels m'étaient devenus insupportables alors je cherchais un pays imaginaire (celui des livres) et des hommes de papier (jeunes, beaux, innocents ... ) ou bien je partais pour des voyages lointains.

Il fallait plutôt faire face où demeurer pour le restant de ses jours dans l'aliénation, la peur de se regarder soi-même.

Et puis un jour l'affiche a disparu. Je suis passé sur le chemin que j'empruntais tous les jours et je n'ai plus vu ce sourire ironique, cette jeunesse dans la mèche blanche et le regard clair. L'homme n'était plus là, à travers son icône. Et je me suis redit que les grecs avaient raison. Que l'image véhicule quelque chose de l'être et qu'il ne faut pas être iconoclaste. Car à partir de ce jour j'ai vraiment eu le sentiment que mon professeur de morale était bien mort.

Mais ce fut aussi le même jour que je rencontrai Céline.

Et le plus étonnant fut qu'elle entra dans la boutique pour me demander un livre du même homme.
- Il y a ainsi des coïncidences qui n'en sont pas, me suis-je dit.

Céline n'était pas de la région. Elle détestait le Mistral et aimait la pluie. Mais nous sûmes vite que nous avions quelque chose en commun: le goût des livres, l'amour du papier.

C'est elle qui m'a appris cependant à ne plus fuir en pensée et à aimer concrètement. C'est elle qui m'a amené à comprendre l'origine réelle de la haine: la misère, la peur, la faiblesse et toutes les formes de l'humiliation. Grâce à Céline je suis devenu un homme. "Grâce à son contraire l'homme devient lui-même" aurait dit mon vieux professeur. Et il aurait eu raison. Mais les années ont passé.

Je conserve toujours sur ma table de chevet un de ses livres à la couverture jaune où il est question de poésie et de musique, d'indicible et d'ineffable... et des formes les plus fines de la conscience d'exister.

Enfin lorsqu'il m'arrive de passer dans cette rue d'Avignon, des années après que nous ayons fermé la boutique Céline et moi, je repense à celui que j'appelais "l'Homme réfléchi" et je sais qu'il songe à moi à cet instant.

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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