Les fresques de Cnossos.

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Le bateau filait sur la mer plate comme un patineur sur une plaque de glace. Nous étions partis de Brindisi quelques heures auparavant et je regardais les côtes albanaises en songeant que là-bas des millions d’individus avaient connu l’enfermement dans les cités radieuses de « l’utopie rouge » en plein soleil de méditerranée.

Nous approchions de Corfou, île miraculeuse qui avait le charme de toutes les contrées de la Grèce.

Elle réunissait le passé au présent, l’orient et l’occident, la ferveur à la légèreté. Je ne me sentais pas du tout dérouté, mais plutôt paradoxalement apaisé et je songeais que le séjour allait me permettre d’oublier provisoirement les tracas de ma vie trépidante de parisien stressé. J’étais alors critique de cinéma et je collaborais à plusieurs revues. Je venais à Corfou pour mettre un point final à un manuscrit consacré au cinéma de King Vidor dont l’œuvre me fascinait à l’époque. J’avais vu dix fois "La Furie du désir", autant de fois "Duel au soleil" et sans doute plus encore "La Reine de Saba". Le réalisateur puritain subjugué par la transe possédait quelque chose d’exultant pour moi.
Ce que je ne savais pas, c’était que dans cette île de nulle part j’allais connaître une bifurcation imprévue.

Assis à une terrasse de café, j’écoutais ce matin là « Please don’t go » de J.L. Hooker lorsque je reçus un verre d’eau sur la tête. Ce fut comme un réveil glacial.

La fille s’excusa et je lui proposais un verre pour remplacer le précédent qui s’était écoulé sur mes épaules. Je rangeais ma musique de blues qui ne me quittait pas en cette période et j’écoutais Judith me faire part de ses projets de voyage. J’avais en face de moi une jeune femme originaire de La Nouvelle Calédonie qui avait obtenu une bourse d’étude pour étudier les fresques antiques de Cnossos en Crète. On sait que le culte du taureau et les danses sacrées qui s’y rapportent constituent un des sujets principaux de cet art antique influencé aussi par l’Egypte. Evidemment l’enthousiasme dont faisait preuve l’étudiante obnubilée par son sujet, était communicatif.

Le soir même je lui donnais rendez-vous dans un restaurant de la ville et nous discutions longuement d’une éventuelle visite commune du labyrinthe de Cnossos.

En cet été torride les nuits étaient surchauffées ; je m’endormais à deux heures du matin, en écoutant « Me and my chauffeur blues ».

Une semaine plus tard nous nous retrouvions à Heraclion, visitions le musée archéologique et de là prenions un bus en direction du site sacré d'où est issue la légende du minotaure. Judith me fit découvrir les fresques étonnantes reproduisant les processions colorées aux tons vifs, les danseurs agiles, les taureaux aux cornes aiguisées, les dauphins bleus, les fonds marins jaunes et rouges et les épreuves rituelles où l'on voit des jeunes femmes torse nu sautant par dessus l'animal monstrueux. J'avais le sentiment d'avoir pris un train pour l'histoire et de m'être complètement éloigné du maître du cinéma américain de la passion salvatrice qu'un auteur avait un jour comparé à Chagall et à Rouault.

Et cependant j'avais tord.

Lorsque nous nous retrouvâmes seuls dans les sous-sols du palais de Cnossos devant le trône du roi Minos, Judith me fit des avances non dissimulées. Je cédais de bonne grâce. L'heure était propice à des émois bien discrets. Puis je compris d'où venais mon sentiment d'être conduit par ma "petite chérie".

Son portable résonna soudain et elle décrocha par habitude. Immédiatement son visage changea de couleur et ses yeux affichèrent une colère franche. Elle dit, d'une expression tragique et avec humour :
- Tu me poursuis jusqu'au bout du monde, espèce de monstre ! Et raccrocha.

Je compris qu'elle n'était pas seule, ou du moins, qu'on ne la lachait pas facilement. Ensuite elle m'avoua avoir aimé un homme qui s'était révélé être un dévoreur de coeur qui se nourrissait de ses conquêtes. Quand elle me parlait, je ne sais pourquoi, Picasso me vint à l'esprit et remplaça soudain les fresques de Cnossos dans mon imagination. L'espagnol avait, lui aussi, représenté l'Homme-Taureau de multiples façons et il avait eu cette réputation de "dévoreur de femmes". Je me demandais cependant si mon Ariane n'était pas en train de me perdre dans les arcanes de ses obsessions.

Où m'étais-je donc fourvoyé ?

Je décidais de faire marche arrière. Nous sortîmes du palais. Je proposais à Judith que l'on retourne à Corfou où j'avais un travail à poursuivre. Elle parut d'abord décontenancée, fâchée même, mais cacha sa déception.

- Fais comme tu veux, me répondit-elle.

Le soir même je dormis seul dans une chambre d'hôtel d'Héraclion. Mais je fus réveillé durant la nuit par un cauchemar. Je m'étais rêvé attaché par le pied dans un corridor, prêt à être sacrifié à un animal sauvage dans une grotte transformée en prison.

Je rappelais donc Judith le matin suivant. Je lui confiais mon attachement imprévu. Je lui déclarais mon amour et lui faisait savoir mon désir furieux de la retrouver au soleil. Elle était devenue soudain ma reine.

Nous avons passé un long séjour à parcourir l'île, puis avons décidé de nous installer à Khania, petit port où une communauté d'européens a développé une activité en direction des nombreux touristes venus du Nord.

A vrai dire, ma passion des images m'a conduit à dire définitivement adieu à Paris et à mon ancien métier. Je me suis mis à la peinture et je travaille dans un esprit hérité du cubisme.

Judith est céramiste aujourd'hui et s'est spécialisée dans la sculpture animalière inspirée du taureau.

Nous vivons heureux dans notre île. Mais il m'arrive d'écouter seul, le temps passant, un de mes anciens disques favoris : "It's the blues".

FIN

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Pierre Givodan (2007)

Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

Crédits Photo Joséphine Givodan

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