La lettre perduenouvelle |
« Georgia on my mind » résonnait dans mes oreilles, ce vingt-deux décembre tandis que je répondais par fax à une demande de réservation à l'hôtel où j'étais seul ce soir là.
J'avais le sentiment d'être un capitaine au long court, perdu en mer et loin de tout. En effet le directeur et sa femme étaient partis une semaine aux Etats-Unis. Mes collègues avaient, pour la plupart, pris des congés en cette période festive. Et je me retrouvais provisoirement seul, face à mon ordinateur et prêt à recevoir les quelques clients, rares à cette date, éparpillés dans cette ville du sud de la France où je vivais alors. L'hôtel était cependant imposant et contenait des dizaines de chambres. Il recevait habituellement une clientèle de cadres d'entreprises. Peu de touristes y séjournaient.
Cependant, depuis trois jours, une femme venue de New York y avait pris une chambre. Elle allait et venait et faisait des cadeaux aux employés de l'hôtel. Les femmes de ménage, serveurs du bar, le chef cuisinier et moi-même à la réception avions eu droit à une attention de sa part.
C'est ainsi qu'elle m'avait offert une compilation de « The Génius » Ray Charles, en personne.
J'avais eu le temps, en effet, de lui faire connaître mon admiration pour le célébrissime auteur de « Baby won't you please come home ». Puis l'heure du dîner approchait, j'allais me chercher un plateau à la cuisine, discutais cinq minutes avec le fils du directeur qui officiait encore au restaurant et je regagnais le bureau de la réception quand elle apparut à hauteur de l'ascenseur qui se trouvait face à moi.
Elle avait l'air atterré. Elle me dit qu'elle devait partir précipitamment. Je me souviens encore d'elle car elle commit une erreur en payant sa note par carte bancaire, se trompait dans son code et m'obligeait à annuler l'opération une fois. Puis avec un léger sourire elle me remit une lettre, me confiant qu'elle partait faire une « petite croisière » en péniche, pour oublier quelqu'un.
Je lui répondai alors que l'idée me paraissait originale et qu'elle rencontrerait certainement quelques Américains qui auraient eu la même idée. Je fus surpris de la rapidité de sa réponse :
- J'espère bien que non !
Puis elle quitta l'hôtel, sa grosse valise roulant derrière elle. Et je ne la revis pas, après qu'elle m'eut fait un petit signe de la main en tournant en direction des escaliers.
"I wonder who's kissing her now".
Je me demande qui est en train de l'embrasser répétait Ray. Et moi je souris aussi en songeant à cet instant que ma chère hôte fuyait peut-être quelqu'un qui la poursuivait jusqu'ici.
Et je ne m'étais pas trompé.
Le lendemain vers quinze heures trente, alors que je venais de reprendre mon poste, débarqua un homme à la haute stature, la soixantaine, les cheveux blonds mélés de blancs et des lunettes noires sur les yeux. Malgré cet air de Yankee il me fit songer, peut-être à cause de ses lunettes, à Ray Charles, dont le CD trônait devant mes yeux à cet instant.
Il s'adressa à moi dans un français balbutiant. Et me demanda si madame Sunrise avait séjourné "chez moi". L'expression me flatta. Bien que ne m'étant jamais vraiment senti chez moi dans cet hôtel, j'y occupais une place incontournable et même centrale, et l'on pouvait un instant se méprendre sur mon véritable statut, enfin c'était là encore peut-être un effet de langage.
Je lui répondis cependant du mieux que je pus qu'une femme de ce nom, charmante d'ailleurs, était partie hier et qu'elle avait laissé une lettre pour un certain M. Rivers. Le nom m'était resté familier, car je l'avais associé mentalement au fameux chanteur de rock français avec lequel un ami musicien avait joué une fois.
Mais lorsque je m'approchai de l'étagère située au-dessus du bureau où nous rangeons le courrier interne je n'y vis aucune lettre et me retournai gêné :
- Je ne comprends pas... Cette lettre était là hier soir. Mais il est possible que ma collègue, l'ait donnée à quelqu'un ce matin par mégarde.
L'homme était furieux et me demanda de contacter Sandra, une anglaise avec laquelle nous partagions les tâches. Je lui répondis que ce n'était pas possible. Mais que je l'informerai dès le lendemain s'il voulait bien me donner son téléphone. Il tourna les talons sans me répondre. Je remis mon appareil sur les oreilles, me promettant que ce n'était que l'affaire d'une minute et écoutais avec ravissement "I love you, I love you" ( I'll never let you go).
Soudain il déboula et me jeta sa carte sur laquelle était bien écrit le nom de Larry Rivers homonyme d'un peintre des années cinquante dont j'apprécie d'ailleurs le côté novateur.
Qu'elle ne fut pas ma surprise lorsque Sandra m'apprit quelques heures plus tard que madame Sunrise était revenue en personne chercher cette lettre la veille au matin, se justifiant en lui lâchant qu'elle préférait partir "sans laisser de trace" !
"What'd I say" chantait Ray Charles. Quant à moi je me trouvais détenteur d'un indice précieux: une balade en péniche sur le Canal du Midi.
Que faire, donc?
"Blues before Sunrise" de Ray Charles me donna la solution.
Je téléphonai bientôt à M. Rivers et lui confiai que la lettre avait sans doute été perdue. Car ma collègue ne l'avait pas vue sur les étagères et l'hôtel était quasi vide. Personne n'avait pu la prendre malencontreusement. Quant à un homonyme, il n'était même pas question d'y songer.
J'entendis Rivers émettre un juron en Anglais et raccrocher promptement.
J'avais donc, je ne sais pourquoi, tranché pour le silence. Cette question me hante encore. Qui me dit, en effet, que je n'ai pas contribué par là à briser un peu plus le coeur d'un homme?
FIN
Pierre Givodan (2007)
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