La route du bluesnouvelle |
Depuis que je travaille dans cette librairie, je m'y sens chez moi. Suzanne m'a conseillé de lire cette biographie de Lou Reed écrite par un Français.
Je vis à La Nouvelle Orléans et la librairie est spécialisée en littérature française.
En effet un beau jour j'ai décidé de quitter la France. J'ai eu le sentiment que ce pays ne m'aimait plus. Qu'il aimait quelqu'un d'autre ; celui que j'avais été peut-être. Je m'y étais d'ailleurs souvent senti seul, même dans le passé. Aussi, assez désespéré je me suis retrouvé un jour dans un bus, "fauché comme les blés", parti en direction du sud des Etats-Unis après être arrivé par avion à New York.
La musique de Lou Reed ne me quittait pas à l'époque. Le héros du Velvet Underground me rappelait sans cesse que derrière les valeurs apparentes vivent les vraies idées. Aller voir derrière, toujours. Telle me semblait être la devise de Lou Reed. Et un beau jour, donc, je suis parti comme cela en décidant de ne pas regarder loin, mais plutôt en me fixant un objectif.
La vie est trop courte pour s'ennuyer n'est-ce pas ?
Et moi j'attendais quelque chose, mais quoi ?
Peut-être le jour parfait ("Perfect day") dont parlait la chanson de Lou Reed justement, ou l'homme qui allait me dire le secret des choses (" I'm waiting for a man " ). Toujours est-il que Lou Reed m'accompagnait, complice, durant mon périple.
Je songeais peut-être aussi à ce philosophe à la cravate rose et aux costumes de ministre qui venait de publier un gros bouquin intitulé : " Qu'est-ce qu'une vie réussie ?". Et pour moi le comble du sens, à l'époque, c'était cependant de m'imaginer à un concert de Lou Reed, en train de le voir jubiler en scène, face au public et en osmose avec ses compères musiciens.
Voilà pourquoi j'étais venu là d'une certaine façon, sur les traces de Lou Reed en tournée dans les Etats du Sud. Mais pas seulement. J'avais surtout un rendez-vous avec le destin. Suzanne et moi devions faire un bout de chemin ensemble . Mais cela je l'ignorais.
Avant, elle avait été photographe indépendante. Spécialisée dans la photo d'art. Son père était d'origine anglaise. Elle "s'était ruinée la santé pendant des années " à parcourir le monde en allant ici et là. Elle ne savait pas que l'on rentrait toujours chez soi au final. Enfin que l'on essayait tout de même... Et puis un jour elle avait franchi le pas. Elle s'était installée à la Nouvelle Orléans pour refaire sa vie, là, dans un ancien territoire francophone, oublié jadis par la France et qui lui parlait bien.
Puis nous nous somme vus par hasard ce jour là, mais était-ce un hasard... Nous avons été manger, je crois, une recette à la sauce indienne et elle m'a raconté sa vie.
Ce qui m'a séduit d'abord chez elle c'est son sourire, ses yeux gris vert, sa détestation des pigeons qui tournaient autour de nous dans ce parc, sur ce banc sur lequel nous nous étions ensuite assis. Elle photographiait encore tout autour d'elle. C'était sans doute sa manière de tenir le monde à distance, ou de le voir de près ...
Mais je me laisse emporter par les souvenirs. Je devrais plutôt être sensible à cette musique de jazz qui me vient de la radio branchée dans la librairie. C'est Chet Baker qui joue "Oh you Crazy Moon !" et cela me donne envie de hocher la tête. "Crazy Moon" justement me donne le tournis.
Enfin, dans ce cas précis, je me sens à l'instant le premier à avoir fui l'Est des Etats Unis en direction du Sud. Tel est le pouvoir mystificateur de la musique. Car j'ai tout de même parcouru, quand j'y repense, quelques milliers de kilomètres, à en avoir la nausée, à écouter du blues du Mississipi en ressentant une sorte d'enthousiasme ininterrompu...
Je mettais aussi d'ailleurs à ce moment là un CD de Lou Reed dans les oreilles afin d'oublier qu'au devant de moi, l'étrangeté était partout. Cela aurait pu parfois être terrorisant, surtout la nuit, devant le ciel sombre. Mais non, je me trouvais finalement assez bien dans ce bus américain, énorme, à deux étages, au-dessus de la route noire. Et il y avait beaucoup de gens comme moi, j'en suis sûr, qui allaient et venaient comme cela sans but. D'ailleurs quand j'y songe Lou Reed chantait "I love you Suzanne ". Encore une autre femme du même nom que la mienne. C'était plus qu'une coïncidence il est vrai. Mais reprenons le fil. J'étais arrivé à New York un trois février. Je me rappelais de l'adresse où une connaissance m'avait indiqué une galerie de tableaux. A l'époque je peignais déjà en amateur et cela m'interessait vraiment de voir le lieu. Mais le présent s'annonçait imprévu. Et aujourd'hui je vis dans un endroit vert. Je pense avoir franchi une nouvelle frontière depuis le jour où j'ai passé la porte de la librairie de Suzanne. Ce voyage s'est mis à avoir un sens lorsque j'ai bifurqué vers " La Route du Blues ".
Je me revois entrer dans la boutique et rester planté là devant la jeune femme en lui demandant placidement si elle voudrait bien boire un verre avec moi, ou quelque chose comme cela. Elle m'avait répondu de façon improbable que oui. J'étais sorti de la librairie sans plus me poser une question. Je savais seulement que j'avais avancé suffisamment pour ne plus reculer. J'allais ensuite l'attendre à la terrasse d'un café-restaurant. Je m'étais promis que je partirai six jours plus tard, car c'était écrit sur mon billet Paris-New-York, mais la Fortune en avait décidé autrement.
Je n'ai, en effet, jamais repris le bus ni l'avion. Je n'ai jamais réglé un certain nombre de choses en France ; par exemple : vider mon appartement. Régler mes affaires. Faire vraiment mes valises. J'avais décampé comme un fuyard. Déguerpi et déserté les lieux sans l'annoncer à personne. Et ce ne fut pas facile à assumer au début. On abandonne son travail de vendeur de billets, en agence de voyage. On ne prévient pas ses collègues de bureau. Et on se retrouve comme ça dans un autre monde, un nouveau pays. On rompt avec l'histoire, on casse le temps en deux etc.
Mais depuis j'aime Suzanne à La Nouvelle Orleans. Depuis longtemps maintenant. Six ans je crois que cela dure. Et je suis bien avec elle. Je me suis mis aussi à écrire un récit sur l'influence de la musique rock sur le cours de ma vie.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

