Accompagne-moi loin.nouvelle |
La nuit avançait silencieusement et j'avais le sentiment que la route m'appartenait. L'air était sec et froid à l'extérieur mais ici il faisait chaud. De temps en temps je croisais un, deux, trois camions, comme des îlots au milieu de la mer sombre, noire et étoilée.
J'aimais cela, rouler la nuit dans le silence. J'évitais alors les grands axes et les petits chemins ; mon camion m'exerçait à la voie moyenne.
Sur une route étrangère je me sentais toujours chez moi comme si j'allais justement vers un endroit que je connaissais bien. Evidemment c'était une illusion. On ne vit que d'illusion et on meurt de lucidité.
J'approchais de la cinquantaine. Il était temps cependant que je cesse de m'illusionner.
Lorsque j'y pense. Lorsque je me demande pourquoi j'ai choisi ce métier de camionneur, deux raisons me viennent à l'esprit. La première, classique, c'était le métier de mon père au départ, enfin presque, lui ne conduisait pas mais il possédait des camions.
La seconde plus curieuse, il m'était interdit de monter dans un camion enfant. Enfin cela n'était pas formulé explicitement, mais plutôt de l'ordre du tabou. Une fois j'avais transgressé l'interdit et j'avais ressenti le poids de la censure paternelle. Cela ne se faisait pas. Et je l'ai fait. Je suis devenu camionneur.
Il est possible enfin que par derrière je sois aussi parti à la recherche d'une histoire qui m'a toujours paru mystérieuse justement, celle de ma famille, venue de loin, à vrai dire des quatre coins de la méditerranée pour aboutir dans un gros village, où tous à un moment donné avaient organisé leur vie autour du transport et donc des camions. Voilà.
Ailleurs. Ici. Les routes. Les camions.
Et moi ici, maintenant, à vrai dire nulle part, enfin sur les routes, dans mon Mercedes, les pieds bien au chaud tout de même, écoutant Buddy Guy me chanter un blues ruisselant de pathétique amoureux « Ô girl, Ô girl, Ô girl » etc.
Je me sens tour à tour le pauvre cow-boy solitaire bien connu et en même temps un héros de cinéma dans un road movie à l'américaine.
Je suis en fait un « petit indépendant ».Je travaille seul. Je possède mon véhicule. Je suis donc tributaire de moi-même, de mon exigence et de mon sens des responsabilités. Ce qui est parfois très lourd à porter. Enfin c'est là le juste prix etc. J'en viens à aujourd'hui donc.
La nuit avançait silencieusement et j'avais le sentiment que la route m'appartenait. Enfin c'est ce que je croyais car je n'ai rien vu. Pas de voiture à cette heure et donc pas d'obstacle minuscule à mes grandes enjambées. Il faut savoir en effet que le fait de conduire un camion, ou même d'être assis à côté du camionneur vous donne un sentiment de puissance et de liberté.
Enfin tu domines la situation, enfin tu le crois. Tu es si haut soudain. Tu te sens si fort. Tu peux séduire la voûte céleste, parler aux arbres, franchir le mont Sisyphe, enfin n'importe quoi plutôt que de rester collé au sol dans ta minuscule Fiat, à imiter la Création avec les moyens d'un lilliputien italien. Enfin je n'ai rien contre les italiens, ni contre les espagnols d'ailleurs. Mais j'ai connu une époque déjà lointaine, disons, il y a au moins trente ans, peut-être plus, où on traversait ces pays en ne croisant que des Fiat, des créations minuscules, ridiculement petites et pleines de passagers roulant les uns derrière les autres en file indienne… et sans ceinture de sécurité. Allant sûrement à la mort, sans même y songer. C'était le bon temps comme on dit. Le temps de l'enfance, celui de l'insouciance. Mais déjà celui de la lucidité devant la vie. Moi je ne roulerai pas dans une Fiat. Voilà pourquoi je suis aussi camionneur. Parce que sans doute ai-je hérité d'une certaine idée de la grandeur. Non pas celle de la France dont je me fiche éperdument, mais plutôt à la manière de Don Quichotte celle du héros qui regarde avec une certaine distance tourner à vide les moulins de la vanité.
Je me disais tout à l'heure que j'aimerais cela, rouler la nuit dans le silence. Que j'éviterais les grands axes et les petits chemins. Cela mérite une explication. Je déteste les extrêmes en fait. Pour moi d'ailleurs ils se rejoignent. L'autoroute et le chemin de campagne ont en commun de rendre impossible le sentiment de supériorité. On s'y sent abandonné, comme livré à la lenteur. A l'obligation grégaire de rouler collé-serré l'un derrière l'autre ou à contrario appuyé sur son volant, aux aguets, car le moindre virage peut être fatal dans une petite route départementale. Le véhicule peut être happé par le fossé ou un précipice, se renverser ou même dégringoler et s'écraser dans le vide.
J'aime les nationales. Et je possède encore une carte de transport internationale que j'ai achetée il y a longtemps. J'étais libre de transporter ma marchandise dans tous les coins d'Europe et même plus loin encore, jusqu'en Turquie se je voulais. Maintenant je ne vais plus aussi loin, je travaille plutôt autour de la France et des pays limitrophes.
C'est vrai que je me sens chez moi sur la route et c'est un véritable paradoxe si j'y songe .Comment peut-on se sentir chez soi nulle part … Car la route c'est justement nulle part.
Le vide entre les pleins. La nature entre les villes. Le néant qui traverse l'être. Cela a quelque chose de vertigineux quand on y réfléchit bien. En effet comment le néant peut-il créer de l'être ? Et enfin comment l'être peut-il advenir du chaos ? C'est comme si je développais une somme métaphysique à la manière de ce philosophe « protestant » qui n'assumait pas ses origines bâtardes, je veux parler évidemment de Jean-Paul Sartre. L'être et le néant ne se comprennent qu'en roulant en camion. C'est pourquoi les camionneurs sont les seuls dignes commentateurs autorisés de notre Voltaire du XXème siècle, comme l'avait baptisé le général de Gaulle.
Comme quoi le camion ouvre des perspectives imprévues sur la vie ; tandis que j'écoute Buddy Guy hurler encore sa douleur de pauvre hère abandonné par sa femme, les femmes, la femme et égrainer son blues qui réveillerait un mort : « Please don't drive me away ! » S'il te plaît ne m'envoie pas paître… Enfin je traduis librement, comme toujours.
Mais le blues a cette faculté de toujours signifier ce que l'on veut qu'il dise. Le blues est polysémique, il dit tout et n'importe quoi, parce qu'il parle toujours de la même chose : l'amour et la mort. L'amour qui naît de la mort et la mort qui vient de l'amour.
Je m'explique : quand Ray Charles que je viens de « mettre en route » maintenant, joue du piano et balance sa mélodie mélancolique sur le toit de mon camion, il me rappelle que la création suppose la destruction et que l'on n'avance pas dans la recherche de l'absolu sans être prêt à oublier et donc à effacer le passé. Et ça c'est fort. C'est même très fort et c'est pourquoi Ray Charles aussi me bouleverse encore à l'instant.
Mais voilà quelqu'un sur le bord du chemin qui me fait signe. Je m'arrête devant une sorte de café-restaurant ouvert à cinq heures du matin pour les camionneurs et une jeune femme grimpe dans mon véhicule.
- Vous allez où ?
-Et vous ?
- Je suis un homme de plusieurs villes, lui dis-je très sérieusement.
J'aimais cela, rouler la nuit dans le silence. J'évitais alors les grands axes et les petits chemins ; mon camion m'exerçait à la voie moyenne.
Sur une route étrangère je me sentais toujours chez moi comme si j'allais justement vers un endroit que je connaissais bien. Evidemment c'était une illusion. On ne vit que d'illusion et on meurt de lucidité.
J'approchais de la cinquantaine. Il était temps cependant que je cesse de m'illusionner.
Lorsque j'y pense. Lorsque je me demande pourquoi j'ai choisi ce métier de camionneur, deux raisons me viennent à l'esprit. La première, classique, c'était le métier de mon père au départ, enfin presque, lui ne conduisait pas mais il possédait des camions.
La seconde plus curieuse, il m'était interdit de monter dans un camion enfant. Enfin cela n'était pas formulé explicitement, mais plutôt de l'ordre du tabou. Une fois j'avais transgressé l'interdit et j'avais ressenti le poids de la censure paternelle. Cela ne se faisait pas. Et je l'ai fait. Je suis devenu camionneur.
Il est possible enfin que par derrière je sois aussi parti à la recherche d'une histoire qui m'a toujours paru mystérieuse justement, celle de ma famille, venue de loin, à vrai dire des quatre coins de la méditerranée pour aboutir dans un gros village, où tous à un moment donné avaient organisé leur vie autour du transport et donc des camions. Voilà.
Ailleurs. Ici. Les routes. Les camions.
Et moi ici, maintenant, à vrai dire nulle part, enfin sur les routes, dans mon Mercedes, les pieds bien au chaud tout de même, écoutant Buddy Guy me chanter un blues ruisselant de pathétique amoureux « Ô girl, Ô girl, Ô girl » etc.
Je me sens tour à tour le pauvre cow-boy solitaire bien connu et en même temps un héros de cinéma dans un road movie à l'américaine.
Je suis en fait un « petit indépendant ».Je travaille seul. Je possède mon véhicule. Je suis donc tributaire de moi-même, de mon exigence et de mon sens des responsabilités. Ce qui est parfois très lourd à porter. Enfin c'est là le juste prix etc. J'en viens à aujourd'hui donc.
La nuit avançait silencieusement et j'avais le sentiment que la route m'appartenait. Enfin c'est ce que je croyais car je n'ai rien vu. Pas de voiture à cette heure et donc pas d'obstacle minuscule à mes grandes enjambées. Il faut savoir en effet que le fait de conduire un camion, ou même d'être assis à côté du camionneur vous donne un sentiment de puissance et de liberté.
Enfin tu domines la situation, enfin tu le crois. Tu es si haut soudain. Tu te sens si fort. Tu peux séduire la voûte céleste, parler aux arbres, franchir le mont Sisyphe, enfin n'importe quoi plutôt que de rester collé au sol dans ta minuscule Fiat, à imiter la Création avec les moyens d'un lilliputien italien. Enfin je n'ai rien contre les italiens, ni contre les espagnols d'ailleurs. Mais j'ai connu une époque déjà lointaine, disons, il y a au moins trente ans, peut-être plus, où on traversait ces pays en ne croisant que des Fiat, des créations minuscules, ridiculement petites et pleines de passagers roulant les uns derrière les autres en file indienne… et sans ceinture de sécurité. Allant sûrement à la mort, sans même y songer. C'était le bon temps comme on dit. Le temps de l'enfance, celui de l'insouciance. Mais déjà celui de la lucidité devant la vie. Moi je ne roulerai pas dans une Fiat. Voilà pourquoi je suis aussi camionneur. Parce que sans doute ai-je hérité d'une certaine idée de la grandeur. Non pas celle de la France dont je me fiche éperdument, mais plutôt à la manière de Don Quichotte celle du héros qui regarde avec une certaine distance tourner à vide les moulins de la vanité.
Je me disais tout à l'heure que j'aimerais cela, rouler la nuit dans le silence. Que j'éviterais les grands axes et les petits chemins. Cela mérite une explication. Je déteste les extrêmes en fait. Pour moi d'ailleurs ils se rejoignent. L'autoroute et le chemin de campagne ont en commun de rendre impossible le sentiment de supériorité. On s'y sent abandonné, comme livré à la lenteur. A l'obligation grégaire de rouler collé-serré l'un derrière l'autre ou à contrario appuyé sur son volant, aux aguets, car le moindre virage peut être fatal dans une petite route départementale. Le véhicule peut être happé par le fossé ou un précipice, se renverser ou même dégringoler et s'écraser dans le vide.
J'aime les nationales. Et je possède encore une carte de transport internationale que j'ai achetée il y a longtemps. J'étais libre de transporter ma marchandise dans tous les coins d'Europe et même plus loin encore, jusqu'en Turquie se je voulais. Maintenant je ne vais plus aussi loin, je travaille plutôt autour de la France et des pays limitrophes.
C'est vrai que je me sens chez moi sur la route et c'est un véritable paradoxe si j'y songe .Comment peut-on se sentir chez soi nulle part … Car la route c'est justement nulle part.
Le vide entre les pleins. La nature entre les villes. Le néant qui traverse l'être. Cela a quelque chose de vertigineux quand on y réfléchit bien. En effet comment le néant peut-il créer de l'être ? Et enfin comment l'être peut-il advenir du chaos ? C'est comme si je développais une somme métaphysique à la manière de ce philosophe « protestant » qui n'assumait pas ses origines bâtardes, je veux parler évidemment de Jean-Paul Sartre. L'être et le néant ne se comprennent qu'en roulant en camion. C'est pourquoi les camionneurs sont les seuls dignes commentateurs autorisés de notre Voltaire du XXème siècle, comme l'avait baptisé le général de Gaulle.
Comme quoi le camion ouvre des perspectives imprévues sur la vie ; tandis que j'écoute Buddy Guy hurler encore sa douleur de pauvre hère abandonné par sa femme, les femmes, la femme et égrainer son blues qui réveillerait un mort : « Please don't drive me away ! » S'il te plaît ne m'envoie pas paître… Enfin je traduis librement, comme toujours.
Mais le blues a cette faculté de toujours signifier ce que l'on veut qu'il dise. Le blues est polysémique, il dit tout et n'importe quoi, parce qu'il parle toujours de la même chose : l'amour et la mort. L'amour qui naît de la mort et la mort qui vient de l'amour.
Je m'explique : quand Ray Charles que je viens de « mettre en route » maintenant, joue du piano et balance sa mélodie mélancolique sur le toit de mon camion, il me rappelle que la création suppose la destruction et que l'on n'avance pas dans la recherche de l'absolu sans être prêt à oublier et donc à effacer le passé. Et ça c'est fort. C'est même très fort et c'est pourquoi Ray Charles aussi me bouleverse encore à l'instant.
Mais voilà quelqu'un sur le bord du chemin qui me fait signe. Je m'arrête devant une sorte de café-restaurant ouvert à cinq heures du matin pour les camionneurs et une jeune femme grimpe dans mon véhicule.
- Vous allez où ?
-Et vous ?
- Je suis un homme de plusieurs villes, lui dis-je très sérieusement.
FIN
Pierre Givodan (2007)
Tous droits réservés pour les textes Pierre Givodan

