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image François Moa, |
S’OUVRIR AU CHEMIN
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« L’Homme moderne est brisé, fragmentaire. Une vie intègre lui est interdite, quels que soit le pays dans lequel il vit, l’éducation qu’il a reçu, la classe sociale à laquelle il appartient, il éprouve comme une fatalité cette fracture, irrémédiable depuis le commencement, si toutefois il est capable de l’éprouver. » Georgio Colli Après Nietzsche“ Ainsi est-ce l’épreuve partout : reconnaître le dieu. Il s’agit de ce qui excéderait la vie dans la vie, le dieu amour, « promis à tous », en tout cas à toi, à toi...C’est ton tour. Et si tu ne l’accueilles pas en quelque mode, tant pis pour toi, « tu auras vécu en vain. » Michel Deguy Gisants |
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Avertissement aux lecteurs
Le voyage de retour ne signifie pas le retour au pays, le retour à soi, la mémoire ou l’oubli. Mais plutôt l’accès au monde, l’ouverture aux autres, la fin de la clôture sur soi, hors de l’histoire, l’accueil et l’amour.
UNE ETENDUE BLANCHE
(1ère partie)
Là d’où tu viens,
là où tu vas.
Peine perdue et joie de vivre.
Aller de l’avant.
Aimer l’hier et l’aujourd'hui’hui, le chez soi qu’est la maison de l’avenir.
«Le retour à soi se fait détour interminable»
E. Lévinas Humanisme de l’autre homme
L’eau, le sable, le vent.
Le navire va son cours
et la feuille suit le temps.
Sous le pont de pierre
l’homme s’est assoupi.
Non loin de là un âne
est attaché.
Y a-t-il un chemin ouvert
dans la clairière ?
A quand la lumière du jour ?
L’aube pointe son nez
l’âne s’est endormi.
L’homme se dresse et reprend sa route.
Un désert de colonnes.
Où commençait la ville ?
Quel était le centre ?
L’arpenteur dresse ses plans dans la poussière.
Ainsi nous sommes bien des êtres doubles. Pour une part fermés sur nous même, prisonniers de notre «sac de peau», d’autre part ouverts au grand vent de l’esprit, aspirant à l’infini. On ne sort pas de cette dualité, mais on se doit de l’admettre.
Nous sommes mis en demeure de tenter de dévoiler les choses en leur vérité. C’est à dire de devenir «voyants», lucides devant le réel et son mystère.
S’ôter le chardon d’un regard indifférent porté sur le monde.
L’art nous montre le chemin d’un monde saisi dans sa plénitude. Il s’efforce de résoudre la difficulté d’être en faisant l’éloge d’un donné transfiguré.
Ceci pour pouvoir par instants interpréter le monde comme une hiérophanie, une manifestation passagère du sacré dans laquelle s’ancre le mystère.
Il nous faut nous astreindre à une ascèse de l’existence et de l’esprit. L’artiste est un pèlerin de la vie.
Lorsque le peintre affronte la couleur et les formes, il veut saisir le sens de l’être ; en cela l’art est philosophie, d’une philosophie concrète, en images.
L’être s’affirme contre le temps. La pensée se forme contre l’hétérogénéité de l’existence.
Par la pensée, l’art, les oeuvres, nous nous efforçons de transcender la simple durée. Le mouvement pur de l’idée, la puissance de l’esprit veulent nier la fuite des choses dans le néant
L’existence temporelle n’est pas une fin en soi, mais une question ouverte sur son sens ultime.
Déchiffrer notre expérience suppose que la vérité se montre voilée et que le mystère ait un lien intrinsèque avec la vie. L’apprentissage de la vie serait comme une délivrance progressive d’avec la contingence et acquiescement à une nécessité.
L’art, de même que l’écriture, comme témoignages existentiels n’ont de véritable portée et de sens que dans la mesure où ils nous montrent de façon analogique et plus ou moins métaphorique, la distance qui nous sépare d’avec notre vérité profonde. Ce qui doit en dernier lieu nous donner à penser une oeuvre, c’est la condition humaine en sa vérité simple et claire qui est dépassement de la division et appel à l’unité.
Percevoir l’autre comme mystère et le monde qui m’entoure comme énigme, tel est finalement le sort de toute attitude vraie de l’esprit.
Je suis d’abord celui pour qui l’altérité est problématique. Non pas étonnante mais proprement fascinante et subjuguante. Savoir se déprendre de l’aveuglement quotidien pour remonter à la source de cette fulgurance, tel est le travail essentiel d’une pensée authentiquement présente à elle-même.
Faire de notre faiblesse une force. Car notre chance unique est dans la pensée.
Ne pas oublier ses amis, ils sont les phares dans la tempête.
Aimer la mer qui nous rappelle notre vanité d’hommes.
Se mesurer à l’étendue du monde.
Et s’étonner d’être toujours vivant.
L’homme libre domine le temps et s’en fait un allié.
Les frontières seraient-elles des inventions de gardiens de troupeaux ?
Elles visent à renforcer la domestication des uns par les autres.
Celui qui ne cultive que son sol, sa terre, son jardin, peut aussi devenir aveugle au reste et borné
Il ne s’agit pas de fuir le « donné », ni de se faire du « donné » une référence absolue.
Le nomade n’espère rien, ne regrette rien.
Il va son chemin en suivant son étoile et ainsi il traverse la vie avec une certaine hauteur.
L’arbre des mots cache parfois la forêt du réel.
Savoir écouter le silence des choses rend nécessairement plus humble.
Nous sommes libres de ne pas nous fixer sur les détails.
Etre sans y être.
Penser le non être dans l’être, perpétuellement.
Ne pas s’établir dans une certitude superficielle.
Notre possibilité de vie profonde est par là rendue infinie
Il faut savoir sacraliser la vie, car l’instant peut révéler une raison suffisante d’exister.
Les pierres disent le silence du monde.
L’homme creuse ce silence en interrogeant le sens du chemin.
Il marche au milieu du désert dans l’attente de la parole.
Mais la parole vient aussi de l’homme, elle vient sur le chemin.
Nous marchons, même immobiles, même assis.
Nous avançons.
Les pierres tracent le territoire et l’horizon.
Chacun a en soi une image fondatrice. C’est notre parc bien gardé. Il faut voir là le point de départ d’une interrogation et non une réponse pour toutes les questions futures, car dans le second cas on s’aveugle par défaut de lucidité à la réalité et le passé bouche présent et avenir. Mais si l’on sait reconnaître la question contenue dans l’image qui nous habite, alors s’ouvre à nous le champ infini du possible.
Le ciel est rose et la lumière pâle sur les dalles de la place vide.
Entre les pieds de l’archéologue le sable coule encore.
Devant son regard s’étend le désert.
Et l’homme se dit : « je me suis dépris de l’histoire, j’ai interrogé le lointain, n’est ce pas là aussi une forme de fuite ?
Celui qui vit ainsi est-il plus heureux pour autant ? »
Le vide est-il manque d’être, le vide est-il l’être ?
L’équilibre est-il acceptation du vide en soi ?
Se libérer du désir, mais s’ouvrir au chemin.
L’idée du pouvoir serait-elle une idée de la subjectivité vulgaire ?
Et s’il n’y avait rien à attendre ?
Plénitude du rien.
L’archéologue écoute le silence. Il défend maintenant une vérité. Ce qui compte c’est qu’il la voit au milieu des sables. Un moment après le soleil bascule derrière les dunes et la pierraille. L’obscurité, le jour de longue solitude.
Le dernier voyageur étudie les vestiges de la mémoire ; il épluche le livre de l’oubli. Il chemine vers le centre d’un espace infini et sans repère tangible. I l est cerné par le néant et la nuit.
Puis le vent se lève avec le jour.
La lumière et la paix. Une ancienne histoire.
Des murs, des parcs, des ports.
La mer et le ciel bleu.
Des tombes et des rires d’enfants.
Il erre encore dans ses rêves, puis il s’en va sur le chemin poussiéreux. Il y avait pourtant quelque chose à voir, à toucher, la présence du monde était indemne.Mais le présent appelait une réponse. Et le passé renvoyait une énigme. L’histoire coulait et la question subsistait. L’interrogation se poursuivait. Elle n’aurait pas de terme possible.
La vérité est cependant là, comme cachée.
L’archéologue reste seul, avec ses ombres et ses questions.Le silence emplit de nouveau la place vide.
La pensée de l’archéologue est désormais suspendue au silence. Le vide émet des signaux lumineux.
La poussière se soulève et la mémoire s’achemine lentement vers la source enfouie.
Qu’est qu’un lieu ?
Le lieu est un endroit de l’espace qui nous appelle.
C’est en cela que le lieu n’est pas n’importe quel morceau d’espace. Nous sommes enjoints de répondre à l’appel du lieu parce que nous pensons y trouver une part de nous même. Là est le problème, la difficulté pour la pensée.
En quoi sommes-nous tributaire d’un lieu : quelques pierres, des branchages, peut-être du sable uniquement ou un arbre ?
C’est que le lieu est porteur d’une vie possible, d’une existence qui en procède.
Nous quêtons le lieu parce que nous sommes d’abord des êtres en exil d’un chez soi. Le lieu est le chez soi possible pour les errants que nous sommes originellement.
C’est pourquoi le nomade que l’on s’efforce de devenir vise à s’établir nulle part pour être partout chez soi.
Celui qui n’a jamais rêvé de rejoindre la terre est comme un oiseau qui aurait perdu ses ailes.
La terre comme évasion hors de soi. Le sable comme un ciel.
La pierre polie par l’eau de mer use l’espérance.
Elle dit le flux et le reflux,
le retour éternel du même.
Et cependant elle aiguise la joie car elle donne à penser l’effacement de la douleur ?
L’éternelle jeunesse du monde.
Tenez un galet dans la main et c’est un grain d’éternité que vous soupesez.
L’éternité de la pierre dans la douceur du galet.
Le temps du mythe a été brisé par la loi de la raison.
Le règne de l’histoire annonce-t-il le début de l’histoire ?
Toujours le même néant
Le désir de franchir un espace.
Du froid au chaud, de l’enfer au paradis
Impossible.
Il y a les porteurs de lumière, les amis de la liberté.
Leur route est solitaire, c’est celle de la vérité.
Ils marchent sur les chemins abandonnés par les autres.
"Nous errons en des temps qui ne sont pas les nôtres » (Pascal Les Pensées)
Ils visitent le passé pour donner sens au présent.
Dessiner des hiéroglyphes qui nous parlent d’un sens à décrypter. Se faire l’herméneute du monde. Oeuvrer sourdement à l’éclosion lente de la vérité. Cela suffit à faire de la fatalité un destin.
Le nomade aime le désert car cet espace lui parle d’un jardin.
Derrière le voile nous croyons cependant anticiper parfois puissance, plénitude et attachement qui répondent au détachement de soi et à la nudité.
La joie et non la peine doit dominer la vie comme l’affirme Spinoza.
L’Occident regarde vers l’orient. Mais à quoi bon se retourner vers l’origine lorsque celle-ci nous est devenue étrangère ? Et cependant l’occident regarde encore vers sa source.
Tracer des signes dans le sable, tel est le sens de l’écriture. Car les signes disparaîtront un jour, effacés par le temps. Mais tant que tu subsisteras, tu éprouveras la nécessité première de laisser une trace fugitive pour exprimer d’abord ta stupeur devant le silence du monde.
La découverte suit la passion. Elle est liée à la capacité de la dominer, de la comprendre et d’en sortir en la prenant pour objet. Ainsi le rapport est rétabli entre moi et le monde par la médiation de mon ancienne passion et je découvre que j’ai tout à comprendre, mais que l’essentiel m’échappe encore. Découvrir n’est jamais en effet que déplacer les problèmes. Les savants le savent bien.
Un homme marche dans le désert.
Que veut dire un homme qui marche au milieu des sables, des rocs et de la poussière...
La traversée de la solitude est mue par la quête d’un au-delà de la soif.
L’homme qui marche dans le désert est « un archéologue du vide ».
Qu’est-ce à dire ?
Il est là pour délimiter un domaine d’investigation, borner un territoire, mesurer un espace qui échappe aux frontières politiques. Y-a-t-il encore des objets, des êtres qui traversent la mesure humaine ?
Où nous conduit la démesure ?
Celui qui avance seul au milieu des pierres guette cependant un signe venu d’ailleurs, du ciel, du lointain, là où la mer amène le vent, ou peut-être du plus proche, sous la terre, qui sait...
Ainsi va la vie pour le solitaire qui s’est aventuré sans bagage dans une immensité vide de toute familiarité.Mais que va chercher l’homme aux confins de soi ?
Jusque sur l’étendue nue.
Jusque sur le fond déserté d’une très ancienne mer oubliée, jusqu’au bout du monde...
Pourquoi a-t-il besoin aussi de s’éprouver comme l’écrivain qui avance sur les lignes des pages de ses carnets sans savoir où il va ni s’il tiendra la route et combien de temps encore...
Partir pour se transcender, soit.Mais à quelle fin, dans quel but ?
Y-a-t-il donc là quelque symptôme d’une très ancienne folie ?
Mesurer la terre, ou se mesurer à elle, et encore et toujours par un bien étrange chemin, tenter de mieux se connaître...
L’homme n’a pas d’âge, entre deux âges, ni vraiment jeune, ni vraiment vieux.
Avec le sentiment net que le temps ne passe pas, ou plutôt qu’il le traverse mais ne le heurte pas. Immortel en somme pour soi. Et de fait l’homme se sent tel. Et cependant il va mourir. Il devra quitter cette terre sur laquelle il s’est si souvent senti étranger, de passage et sans vraie attache.Tous les hommes ressentent-ils cela ?
Et si oui pourquoi les frontières, pourquoi des cités, pourquoi des lois ?
Pourquoi des communautés de solitudes ?
Anarchiste, non. Ou plutôt en quête d’une arche, d’un fondement qui lui fait défaut ; d’une origine absente, perdue, imaginée, inexistante ou qui sait.
Et que veut dire savoir ?
Connaître, aimer. Les avis sont partagés.
L’archéologue est donc là au milieu des sables et il attend une caravane qui doit passer.
Pas de trace de vie humaine. Juste un squelette d’animal démembré qui émerge de la terre sèche. C’est donc cela un corps ?
Poussière d’os recroquevillés, amas blanc usé par les millions de grains de sable. Unité provisoire de matière ramenée progressivement à la multiplicité générale.
« écrire, c’est avoir la passion de l’origine ; c’est essayer d’atteindre le fond. »
Edmond Jabès Le livre des questions III
Imaginer une dernière fois la maison perdue se dit-il. C’est à dire un lieu de l’attente et de l’espérance oubliée. Non pas une citadelle du silence mais plutôt un havre ancien. La mémoire d’une paix antérieure.
D’où me vient cette mémoire ?
Suis-je à jamais demeuré dans le deuil d’une lumière entrevue ?
Le chemin qui conduit à cette maison est tortueux et pierreux. Difficile d’éviter les obstacles que dressent le temps et l’histoire. Mais la maison est toujours quelque part au fond de son souvenir.
Celui qui avance sur le chemin désert sait que la route qu ‘il a entreprise est infinie car elle est à hauteur de l’espérance et de l’utopie.
Cette maison existe-t-elle ?
L’a-t-il jamais habité ?
Pourquoi donc ne pas plutôt fixer l’horizon sans limite ?
En ce lieu se trame comme la condition du bonheur, le tissu de la joie.La demeure de l’homme est-elle la terre ?
La demeure de l’homme est l’humanité.La terre est le lieu anonyme qui rend possible la rencontre avec l’autre.
Le soi n’est que le résultat de cette longue fréquentation de l’homme. Nomades et sédentaires construisent la maison perdue par l’amour qui les unit.
La peur détruit la maison.
C’est alors que l’homme érige des citadelles pour se protéger du vent de la haine.
Mais le désir nous rapproche, le dieu qui habite une maison sait que l’homme ne vit pas longtemps sur terre en étranger.
Lorsque la maison est désertée du dieu qui n’est autre que l’amour, elle devient hall de gare, voie de passage, tunnel et prison. Les hommes d’aujourd’hui vivent souvent en de tels espaces.
Sans amour, ils deviennent des chiens errants, des rebus, des déchets, mais ils n’en ont pas conscience. Ils vivent hors d’eux mêmes, gendarmes de la guerre ou bandits d’amour. Couple moderne de la dialectique réincarnée du maître et de l’esclave.
Passion folle qui sépare et réunit les bêtes fauves, les larves et les aveugles.Le dieu qui a déserté les lieux se venge aujourd’hui de siècles de mépris pour l’homme. Dialoguer avec le dieu serait pourtant se hausser à l’homme et habiter de nouveau la maison perdue dans la chaleur retrouvée.
Il n’est pas nécessaire de croire en Dieu pour aimer le dieu vivant. Dieu n’existe pas si je ne le désire pas. Pas plus que le dieu ne se maintient dans la conscience si je ne l’appelle pas à mon secours. Dieu est la concrétisation de l’attente. Le dieu est son relais, l’homme son hôte. L’homme habite la maison perdue en souvenir du dieu, lequel est la mémoire de Dieu.
LA TERRE SECHE
(2ème partie)
Si l’homme n’entretient pas le foyer d’amour, le dieu se meurt et Dieu se retire loin du monde , loin de l’homme.
Nous vivons aujourd’hui la mort de Dieu. Mais celle-ci n’est pas définitive. Dieu meurt et renaît.
C’est là son destin , son éternité.
L’éclipse de Dieu est le reflet de l’éclipse de l’homme et de la perte du dieu.
L’homme a besoin d’intermédiaires. Le dieu vivant, ange, saint , icône, musique, beauté est la condition du soin de l’âme.
L’âme se polit , l’âme se salit.
Le langage de la beauté est la demeure de l’âme.
Lorsque la beauté s’en est allée d’un lieu, l’âme disparaît.
La ville moderne serait-elle le cimetière abandonné des âmes perdues, déchues et réprouvées. Le post-moderne sera-t-il le signe de la fin des temps, la fin du temps ; le lieu du jugement dernier avant la résurrection finale de toutes les âmes défuntes, ou au contraire la poubelle de l’histoire ?
C’est alors que vient à l’esprit de l’archéologue la mémoire de la forêt, des hautes herbes , des bois et d’une clairière, et d’un arbre penché qui tend ses branches au vent.
C’est alors qu’il songe à des promenades sans but , à
l’air frais des campagnes, à une cueillette de fruits mûrs.
C’est alors qu’il mesure ce qu’il a perdu.
Y a –t-il un chemin qui conduise encore à la maison perdue ?
Qui s’en souvient encore ?
La fuite des hommes est sans fin, mais la recherche a un terme.
Elle a pour but l’amour de la création et la conscience d’une dette infinie dont il devra répondre. C’est là sa responsabilité d’homme.
L’homme erre dans une étendue blanche.
Pourquoi s’est-il si souvent senti si loin de tout ?
Qu’est-ce que recouvre ce sentiment ?
D’où lui vient ce désir tenace d’une plénitude inaccessible ?
Il est comme tous les hommes parti un beau jour à la recherche d’un objet perdu .
La chaleur est extrême , le ciel brûlant , la terre nue.
Il ne se souvient plus depuis combien de jours il marche dans ce territoire de nulle part.
Quand l’homme s’est-il mis en marche ?
Depuis quand erre-t-il sur une terre absente, à la recherche d’une paix introuvable ?
Y a-t-il un sens à donner à cette quête éternelle ?
L’homme sait maintenant que le sens vient précisément de la marche qui est sa vie même.
Philosopher en marchant. Devenir conscient grâce à la station debout et à l’articulation de ses jambes.
L’homme rit en se souvenant ici de cette parole d’Albert Camus adressée à Jean- Paul Sartre un jour : « Vous avez mis votre fauteuil dans le sens de l’histoire ».
Peut-on penser assis ?
Camus a toujours raison ( avec Nietzsche) contre Sartre. Du moins pour ce qui est du sens de la marche … et de l’histoire , se dit-il.
Le jour tombe , l’homme songe qu’il a oublié tellement de choses. Le temps et l’espace se resserrent dans sa mémoire. Mais une idée lui revient.
Il était parti à la recherche de quelqu’un qui avait vécu dans ce pays il y a longtemps. Mais quand ? Et où exactement ?
Plus de traces dans le registre conservé par les archivistes du temps.
Les pages du livre de l’existence résistent-elles au néant ?
Seul un bibliothécaire métaphysique pourrait ajourner l’usure du papier.
Mais les feuilles du livre de la mémoire jaunissent et s’effritent.
L’homme a-t-il trahi un contrat ?
On lui avait demandé quelque chose jadis.
On n’échappe pas à son passé. On ne fuit pas impunément hors de l’histoire, dans le mythe ( fût-ce celui de l’oasis cachée).
On doit toujours un jour revenir sur ses pas. Il le savait bien.
Il y a en dernier lieu quelqu’un pour nous rappeler à notre devoir de mémoire.
Ainsi donc l’homme a-t-il un jour fait une promesse.
Il a assuré qu’il retrouverait le disparu .
On ne peut mourir sans savoir d’où l’on vient , qui l’on est, pourquoi l’on est sur terre lui avait-on laissé entendre.
Si tu veux partir, c’est bien, mais sache vivre tes rêves.
La nuit vient et le froid emplit la gorge de l’homme qui marche seul dans ce désert, là ou plus personne parmi les étrangers n’ose s’aventurer depuis des années.
Qui a dit un jour que « là ou le danger croît, croît aussi ce qui sauve » ?
L’homme se souvient soudain de Holderlin. D’un autre homme dont la vie s’est scindée en un avant et un après. La folie comme décision de s’exclure de l’actualité.
L’inactuel comme stratégie de l’éternité.
Holderlin vécut longtemps dans l’anonymat et jusqu’à la fin écrivit, écrivit, écrivit… Pourquoi ?
L’homme s’est blotti contre une roche incurvée, a étendu une couverture sur son dos et s’est endormi très vite sur le côté.
Personne sur le chemin. Le jour est déjà levé depuis quelques heures et la chaleur est présente partout. Cependant un vent léger s’est aussi mis à souffler, charriant du sable et une odeur de terre sèche.
L’homme croît que dans cette direction est une ville de la couleur du sol.
On lui a dit que des hommes y vivent dans l’isolement depuis des siècles, rescapés de lointaines persécutions . Ils adoreraient un Dieu impartial, rigoureux et omnipotent .
Qu’en est-il de Dieu ?
S’il existe, se répète l’homme, pourquoi autorise-t-il les persécutions de ceux qui le respectent et l’aiment ?
Que vaut en fin de compte un Dieu ingrat ?
Le silence de Dieu est impénétrable.
Puis il poursuit dans ses pensées en se demandant si Dieu ne serait pas précisément cela : silence indéchiffrable,énigme posée à l’homme, devant laquelle celui-ci serait obligé de reconnaître ses propres limites.
Si Dieu n’est pas là où les hommes l’attendent à quoi sert-il ? Sinon à repousser l’attente… A faire de nous des êtres d’espérance, des consciences du non-advenu, des disciples du futur. Utopie des lointains l’attente de Dieu est bien la preuve de l’inachèvement de l’existence, se dit l’homme.
L’entrée de la ville. Un vieux cimetière comme abandonné. L’homme franchit l’espace de terre battue. Des tombes encore et un gardien sans âge.
L’homme avance et s’adresse à l’étranger dans une langue inconnue de lui :
- Je cherche la tombe de Y.C.
Le vieux gardien se dirige à travers les tombes et semble gêné. Puis renonce à aider son hôte dans sa quête.
Comment retrouver les traces d’un passé disparu ?
Ce qui n’est plus est comme s’il n’avait jamais eu lieu. Le voyageur repartira bientôt sans avoir touché au but, ou plutôt il comprendra que c’était là que résidait l’énigme de son parcours. On ne peut pas coincider avec soi parce que toujours quelque chose nous échappe qui appartient aux autres. Cette part d’être vous éloigne d’eux et cependant par un certain côté vous en rapproche. Tel est le paradoxe du temps. Il est ce non-être qui dure en nous et dont l’existence objective fait défaut .
Comme tout ce qui nous est essentiel il nous définit et cependant nous aliène.
Nous sommes ces drôles d’individus qui nous perdons à rechercher ce qui n’est pas et sans quoi nous ne pouvons exister de façon signifiante.
Nous courons après des ombres, nous errons à la recherche de fantômes qui nous hantent et nous façonnent.
La ville dort sous la chaleur. Ici un âne encore. Là un chien galeux ou un chat endormi .
Quelques enfants, rares, poussent un pneu de voiture.
Une vieille femme bat un tapis. L’homme entre dans une boutique, sorte de droguerie, épicerie et café à la fois. Il boit un thé à la menthe bouillant.
Aller plus au sud, pense-t-il. Toujours plus loin, se dit-il. Quitter cette contrée qui le sépare de lui-même autant qu’elle l’y ramène.
Rejoindre une étendue encore plus blanche.
LA PORTE DU SUD
(3 ème partie)
Un arbre au milieu du désert.
La porte du sud. Sémaphore du néant.
La paix entrevue au bout du chemin.
L’homme remue encore le sable à la recherche d’une trace d’homme.
A la recherche d’un monde proche, à la recherche d’un prochain.
La poussière sur la terre soulevée par le vent.
La vie comme possibilité du rien.
L’archéologue poursuit son voyage et regarde .
Ou le mènera sa nostalgie profonde ?
Rien ne parle et le calme est roi.
Le ciel est de nouveau noir, criblé d’étoiles.
Une phrase de Maurice Holbwachs lui revient à la mémoire. Elle dit à peu près ceci :
« Un homme qui se souvient seul de ce dont les autres ne se souviennent pas, ressemble
A quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas. »
Un même ensemble de voies, de pans de murailles, de pierres aveugles, vide de son sens.
L’homme qui marche ici vit en avant de lui-même.
Déjà son âme n’est que poussière, enfouissement, matière en apesanteur.
Zone blanche.
L’archéologue retourne vers ses fouilles.
Il a planté sa tente devant les ruines et il s’engage parmi les pans de murs à demi engloutis par le sable.
La lumière aveugle maintenant. Et soudain dans le plein jour l’archéologue croît voir un homme assis à quelques pas de lui. L’individu est vêtu d’un ample et long vêtement de toile blanche et tient dans sa main brune une montre dont le cadran est brisé.
Renouer avec le fil du temps, le jour et la lumière . Mais la source demeure rentrée dans les pierres sur le chemin qui mène ailleurs.
Le sable et le ciel ; l’esprit s’aiguise à la pointe du jour. Le rêve d’un nuage. L’esprit s’use à la vitesse du désir.
Aujourd’hui l’archéologue ne sait plus rien. Mais il écoute l’aboiement d’un chien, le chant timide d’un oiseau. Et il regarde le ciel d’où tombe l’éternelle lumière. Et il se tait. Et il entend le vent qui s’engouffre comme dans une fenêtre entrouverte, des pas qui avancent feutrés dans un couloir perdu. Et il se surprend ailleurs, il y a longtemps.
LA MALLE OUBLIEE
(4 ème partie)
Seul dans son grenier, il trouve une ancienne malle oubliée. A l’intérieur de celle-ci est rangé un vieux carnet à la couverture de cuir rouge usagée. Dans l’ouvrage est racontée l’histoire d’un « nomade » qui désirait s’assurer de ce qu’il voulait posséder. Après de nombreux voyages il gagnait une maison, joignait les combles où se trouvait un coffre dans lequel il prenait un volume relié, illustré d’images et de symboles griffonnés.
Puis il referme le coffre après y avoir déposé à nouveau le livre. Ce nomade, c’est lui .
Voici ce qu’il a lu dans ses carnets du passé…
Il y a dans tout refus de l’étranger une illusion de la transcendance sociale. La société est alors conçue comme totalité close, parfaite et finie, qu’un corps extérieur livrerait à la chute dans l’histoire, c’est à dire au mal, à la contingence et au mélange.
Mais si l’on songe au contraire qu’il n’y a pas de société qui ne soit temporelle, si l’on accepte le caractère périssable de toute formation sociale, alors on comprend le rôle décisif que joue l’étranger dans le devenir d’une société. Il en est le ferment, la sève, la « part maudite » irremplaçable. Une société s’évalue à la place qu’elle accorde à l’étranger. Et il en va de même pour l’individu.
Le désir, parce qu’il est manque et non plénitude indique la voie de la liberté. Une création, par exemple, n’a de sens que lorsqu’elle est traversée par le désir, c’est à dire le besoin de présence.
Le désir est absence, et en cela résume la condition d’errant.
Appelons absence la situation de l’homme dans un monde qu’il découvre profondément autre. L’absence est d’abord ce qui en ma conscience fonde la séparation avec le minéral, le végétal, l’animal. Rien de commun entre moi et l’altérité dit l’absence. Je suis seul au monde dans l’absence. Mais par là même je découvre la présence comme un horizon à atteindre.
Cette dialectique de l’absence et de la présence enrichit la culture, car toutes les œuvres de l’esprit en procèdent. C’est parce que je m’éprouve insatisfait, malheureux, isolé et mortel que je me transcende dans des actes, des œuvres d’art et des pensées sublimes. Pas de salut à concevoir hors de la séparation première. Et le désir comme « anti-destin ».
Contrairement à une croyance répandue jusque chez les primitifs je ne crois pas qu’il y ait une "terre sans mal". Autrement dit, il n’existe pas de paradis terrestre. Ainsi, tous ceux qui ont cherché le lieu du bien ne l’ont ils jamais trouvé par là.
Mais alors si le monde ne possède pas de paradis on comprend que l’esprit soit le refuge de l’idée du bien et ce depuis fort longtemps si l’on en croît les philosophes.
Il fallait donc à l’homme établir un écart entre lui et les choses afin de sauver l’espoir.
Ceci a été bien vu par les «religions du livre» qui ont fleuri jadis (est-ce un hasard ?), dans le désert.
Renoncer à la croyance spontanée à un bon lieu (sa terre ou la terre), renoncer de même à l’idée d’un bon temps (enfance de l’humanité ou fin de l’histoire ), renoncer enfin à l’idée d’un homme bon (le « bon sauvage » de Rousseau, l’homme de la société réconciliée avec elle-même du communisme, etc.)
Récapitulons donc. Nous vivons dans un monde imparfait. Nous- mêmes sommes peut-être voués au mal (le fameux péché originel souligné par le christianisme, qui n’est autre que le chiffre de notre imperfection) Et alors ?
Si nous sommes capables d’assumer cet écart volontaire avec notre pays, notre histoire et nous-mêmes, si nous nous installons dans l’exil volontaire, c’est à dire la liberté, nous comprendrons peut-être mieux que la terre est un désert que notre parole circonscrit et enchante pour un temps.
Découvrir le passé aboli c’est découvrir le néant, la mort proche. Ainsi disparaît l’espoir, ainsi naît la lucidité. Il faudrait pouvoir se tenir sur la terrasse du présent, longtemps. Et contempler du haut de notre quiétude nouvelle "l’impermanence générale" dont nous parlent les orientaux.
Je n’habite pas d’abord le monde, mais j’habite ma mémoire. Cependant l’homme de la mémoire est libre en ce qu’il demeure proche de la présence du monde.
Sa lutte n’est pas pure nostalgie mais combat contre l’oubli et l’anéantissement du monde.
Les hommes sans passé sont les «ennemis du premier homme» .
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Nous payons cependant aujourd’hui les conséquences du retrait de la pensée dans le champ abstrait du savoir. Mais que veut dire «être un homme» si nous ne réalisons pas une «anamnèse» permanente, un retour à l’essentiel qui nous rappelle à l’unité de l’être ?
L’art sous toutes ses formes est aussi une négation du désespoir.
Je sais que je suis un homme, tout le reste en découle. Dire que l’homme est un être pensant, cela ne suffit pas à satisfaire le «moi». Je suis aussi mon histoire. De ce que le monde ait cependant tel sens pour moi il n’en reste pas moins qu’il peut en avoir un autre pour autrui.
Si quelqu’un me dit que mon interprétation de l’existence est fausse, cette personne ne peut donc que m’opposer la sienne. Mais je suis en droit, aussi bien, de la réfuter.
Tout dépend de la place que l’on occupe dans l’histoire. Je ne peux qu’énumérer les étapes de ma vie et celles de ma conscience (qui en découle d’une certaine façon).
Il n’y a pas de certitude générale au sujet de l’être parce qu ‘il n’y a pas d’identité de perspective critique à son propos.
Ma vie ne m’éclaire que sur moi-même.
Dans la mesure où je parle de moi, alors je peux prétendre être dans le vrai en ce qui concerne mon existence.
Ainsi je ne sais jamais absolument ce qu’est l’autre ni ce qu’il pense vraiment.
L’autre m’échappe en dernier lieu.
Ce que je sais reste donc valable pour moi, mais je ne pense en inférer par là que cela vaille nécessairement pour tous.
Celui qui ne s‘est jamais senti étranger au moment présent n’a pas l’esprit métaphysicien.
Mais celui qui ne s’est jamais interrogé sur son incapacité à accepter le changement est un pur rêveur ou un inconscient .
Le sable dit finalement le désert.
Le désert appelle le silence. Le silence prolonge la parole. Le sable indique un lieu qui apaise l’inquiétude du lieu. Le désert est ce lieu, mobile comme la mer et forçant au repos.
Notre désir, impossible à satisfaire complètement de s’enraciner ici ou ailleurs, perd donc définitivement sa raison d’être dés l’instant où l’on pose le désert comme la métaphore du sens de l’être.
Il voulait arrêter le temps. Il avait en tête un monde immuable, au delà du devenir , un monde perdu et qu’il désirait rejoindre. Platonicien sans le savoir il pensait à un au-delà de la génération et de la corruption. Un jour il découvrit la réalité du temps, la dégradation et la mort.
Que faire ?
Se réjouir de l’existence et vivre l’instant présent pour la joie d’être là…ou bien approfondir son intuition d’un monde accessible à la conscience seule, subsistant par delà les images évanescentes du présent éphémère ?
Il s‘enfonça dans le chemin suivant : il chercherait à déchiffrer les structures permanentes de l’être. Le temps continuait à passer cependant. Il vieillissait, écrivait un livre intitulé Les Énigmes de la mémoire et mourut un jour d’été. Lorsque l’on ouvrit le livre, celui-ci ne contenait que des feuilles blanches. En parcourant les profondeurs du temps il avait découvert l’oubli. Les hommes n’aiment pas se souvenir longtemps. Si nous creusons l’oubli nous découvrons la souffrance. La vie est douleur et dépassement de la douleur. En s‘engageant sur la voie aride de la souffrance il avait constaté violence, injustice et misère...
LE TOURNANT
(5ème partie)
Ce jour là la mort préoccupait le nomade. Il se dit qu’elle l’attendait peut-être au tournant de cette rue dont la circulation automobile et l’agitation fébrile de chacun le perturbaient dans sa méditation.
Quand la rencontrerait-il ?
Aurait-il le temps de la reconnaître ?
Puis il comprit qu’il l’avait toujours côtoyée. Elle était en lui depuis toujours, il lui fallait vivre avec.
Il y a une dose mortelle d’inconscience dans la croyance spontanée au bonheur. Le bonheur s’atteint ponctuellement dans le renoncement au désespoir.
Désespoir de celui qui revient sur ses pas. Ne jamais douter du temps qui passe. Ne jamais se retourner en arrière évidemment.
Si le regard de l’enfant peut être analogue à celui du métaphysicien c’est sans doute en ce qu’il voit le monde avec l’œil lavé des commencements. L’enfant ne perd rien du spectacle primordial du monde et il condense dans des représentations premières l’essentiel de l’objet qui s’ouvre à sa vue, gratuitement, pour le meilleur et parfois pour le pire.
« J’ai perdu quelque chose, je suis perdu », se dit l’archéologue.
La quête suppose la perte. L’homme qui a perdu son ombre part à sa recherche.
Peut-on venir à bout du manque ?
Peut-on combler la distance d’avec l’ombre perdue ?
A-t-on jamais fini de rechercher notre âme ?
Les deux individus jouent aux cartes. L’un des deux, confiant en lui, l’autre inquiet .
C’est alors qu’un troisième survient et annonce l’arrivée prochaine de la nuit.
Ils rangent alors leurs cartes et décident d’aller boire ensemble ce qu’ils avaient gagné l’un et l’autre .
L’enfant lançait des dès, puis ils découvrit que le temps passait. Alors il courut pour rattraper son ami, mais celui-ci était déjà loin et l’enfant avait grandi.
Le nomade marche tête baissée.
- Tu cherches quelque chose ? Lui demande l’autre.
- Une pièce, une pépite d’or, quelque chose qui me prouve que la chance existe .
- Regarde en toi et tu n’auras plus besoin de tes yeux. Le reste est illusion.
HORIZON
(6ème partie)
L’horizon de la présence. L’exilé s'est saisi comme sujet. La scission qui le constituait s’est creusée dans l’approfondissement de sa démarche.
Il s’est découvert progressivement esprit réconcilié.
Méditer l’écart et découvrir l’unité. Rendre compte du monde et de sa valeur.» Être comme un miroir du Tout » se dit le nomade.
Il y a en chacun de nous de l’étrange et de l’insaisissable. Une frange d’ombre. C’est à chacun que revient la responsabilité de connaître l’étranger en soi. Par là on s’ouvre à l’esprit.
Le pessimiste est un optimiste déçu. Il voulait croire au bonheur. Il désirait une place sur la terre. Il se sentait au fond chez lui dans le monde. Mais ce bonheur lui a été refusé, cette place ôtée, son chez soi rendu caduque.
L’optimiste s’est révolté contre le monde ; il est devenu pessimiste. Mais c’est contre lui-même qu’il aurait dû se dresser de toutes ses forces. Car sa croyance au bonheur, à la terre, au monde, était illusoire.
Ainsi optimiste et pessimiste se révèlent n’être que le même caractère éclairé dialectiquement .
Supprimer le bonheur n’est pas supprimer la joie. Se délivrer de la terre n’est pas fuir hors du monde. Ne pas croire au monde ne signifie pas ne croire en rien.
Éloge du détachement ; goût de la distance et grâce de l’écart.
La découverte suit la passion. Elle est liée à la capacité de la dominer, de la comprendre et d’en sortir. Mais l’essentiel nous échappe encore. Découvrir n’est jamais que déplacer les problèmes…
Accepter donc la dualité et refuser une bonne fois de s’identifier à l’un.
Il y a les partisans du même, ceux de son envers qui n’est pas l’autre mais le zéro et enfin les autres ; ceux qui s’installent dans la distance avec l’un et les marges du zéro.
Les mendiants du sens, les errants, les voyageurs et les migrants. L’hirondelle est libre car elle a deux chez soi. C’est l’écart qui permet le mouvement . C’est la place vide qui rend possible le jeu.
Et si tout cela après tout n’était pas une affaire sérieuse…
Et si en fin de compte l’important n’était pas plutôt de refuser "l’esprit de sérieux" et une vision tragique du monde.
Exclure l’opposition du Tout ou Rien.
Préférer le fameux « je ne sais quoi » et le « presque rien ».
Décliner l’inachèvement et la ruine, la faiblesse de la beauté.
Et s’il existait enfin une aristocratie, qu’elle serait-elle ?
Non pas celle qui se reçoit, mais celle qui se gagne.
Et qu’est-ce qui ferait l’excellence individuelle ?
Sans doute le courage de connaître nos limites et d’apprendre sans faillir à se tenir à la tâche d’être quand même plus près du monde, se dit l’archéologue.
Pierre Givodan (2006)
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