"Cézannerie" de François Moa, oeuvre numérique
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Epiphanie ou agonie de l'art

essai
Pierre Givodan
  • "Epiphanie ou agonie de l'art"
  • "L'art et la transfiguration"
  • "Horreur esthétique"
  • "Des Anciens et des Nouveaux dans l'art d'aujourd'hui"
  • "La voie de l'idéal et le défi artistique du XXIème siècle"
  • "Art et politique"
  • "Art et anticipation"

 

Epiphanie ou agonie de l'art

 

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Épiphanie ou agonie de l'art, c'est selon

Toute œuvre d'art est d'emblée épiphanique.
En chaque tableau le mouvement de l'invisible au visible se concrétise dans le résultat.
Si comme l'a écrit Paul Klee « l'art ne reproduit pas le visible mais rend visible » la question qui demeure est celle du sens de cet invisible.
L'histoire de l'art à coutume de nommer épiphanie toute œuvre qui représente la venue des mages et l'adoration de Jésus après sa naissance.
Il est intéressant d'interpréter ce sens historique donné à la scène représentée.
Les mages figurent le pouvoir temporel, Jésus est la manifestation du pouvoir intemporel. L'agenouillement des rois est le signe d'un renversement de valeurs. Le visible reconnaît l'invisible comme son vrai fondement.
Aucun artiste n'affirmerait le contraire.
Peintre, poète, musicien, tous admettent en effet quel que soit leur présupposé esthétique, cette suprématie de l'invisible sur le visible. Car l'artiste sait d'expérience que l'acte suppose une intention et que le pur formalisme même implique une visée.
De plus tout artiste sait d'expérience que toute œuvre est un échec au regard de son but. Certes certains font « comme si » et en multipliant les postures feignent une liberté totale. Mais le résultat demeure là et parle pour eux.
Le musicien entend sans doute avant de faire entendre, le poète écoute avant de dire et le peintre voit avant de donner à voir. Mais toujours l'écart demeure entre l'entendu et l'écouté, le vu et le donné à voir, lire, entendre ; l'écart du subjectif à l'objet fini, de l'intention à l'acte, du manifestant au manifesté perdure.
Il y a donc bien primat de l'invisible sur le visible. L'épiphanie de l'art est l'expression d'un certain ordre de réalité.
Mais alors que penser d'un art coupé de la dimension de l'invisible, d'un art sans sujet sensible ; un art événementiel, sans objet tangible…
Nous sommes bien aujourd'hui à un carrefour. L'art est épiphanique parce qu'il s'adresse à l'humanité entière. Tant qu'il y aura de l'humain quelque part, il y aura de l'art.
Cependant, tant qu'il y aura une certaine acception de l'art, y aura-t-il encore de l'humain ?
On voit bien l'ambiguïté que soulève cette dernière question, laquelle est liée au statut de la technique et du procédé dans le processus de certaines tendances « désincarnées » actif dans l'art actuel. ; et encore au rôle dévolu à l'inhumain dans l'inspiration de quelques « artistes » sans projet.

 

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L'art et la transfiguration

Faisons l'hypothèse que l'art n'a pas de valeur en soi. Pas plus que l'existence d'ailleurs. L'art tout comme le reste de ce qui est n'a de portée qu'en tant que visée de quelque chose qui n'est pas encore, c'est à dire qui est « à venir » . L' « à venir » est ce qui nous enjoint à lire, écouter, voir, etc…
Tout ce qui est existe en tant qu' « à venir ». Il n‘y a rien qui soit achevé, c‘est à dire complètement à son terme.
L'achèvement ne se vit que sur le mode métaphorique comme perfection dans l'art justement et dans tout processus poétique (y compris dans la nature).
La création est perfection à venir. Mais jamais totalement réalisée. Car l'achèvement signifie la fin et donc la mort.
Ainsi l'inachèvement à l'œuvre est la condition de toute vie réelle et « imaginative ».
Cette notion d'inachèvement est donc capitale selon nous car elle sauve l'art du néant.
Accepter la caractère imparfait de toute œuvre cela suppose en effet non seulement de promouvoir son passé (l'histoire de l'art), son présent (l'art en cours de réalisation) et son futur (l'art en voie d'achèvement).
Mais de plus cela nous oblige à poser une fin idéale de l'art et de toute existence, comme terme « métaphysique ».
Théodore Adorno a écrit dans sa conclusion à son essai sur la vie mutilée Minima Moralia : « la seule philosophie dont on puisse encore assumer la responsabilité face à la désespérance, serait la tentative de considérer toutes les choses telles qu'elles se présenteraient du point de vue de la rédemption… Comparée à l'exigence à laquelle elle doit faire face, la question concernant la réalité ou l'irréalité de la rédemption devient presque indifférente. » Ce texte date de 1951.
A notre avis l'époque demeure conditionnée par les mêmes bornes.
Nous vivons encore sous le régime de la désolation. Sans doute les causes secondes ont varié, mais l'enjeu reste toujours le même : croire en l'humain, malgré tout et dans l'existence en général.
La vocation de l'art est dans la stimulation de cette croyance. L'existence et la survie de l'art dépendent de sa capacité à prendre en charge dans l'horizon de la rédemption de l'homme et du monde un destin commun représenté dans des œuvres, icônes d'un au-delà de la joie et de la beauté, comme transfiguré.

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"Horreur esthétique"

Dans son livre "horreur métaphysique" (1988) L. Kolakowski écrit " l'Etre devient intelligible dans l'autoperception du bien et du mal " p. 109
Faisons donc l'hypothèse suivante : et si l'art devenait intelligible dans l'autoperception du beau et du laid...
Lorsque nous faisons l'expérience du bien, on accroît sa compréhension du tout. Lorsque l'on vit le mal elle diminue. L'idée transposée dans l'expérience esthétique donnera notamment une compréhension de l'universel contenue dans l'art ou son éclipse.
Lourde responsabilité dans ce cas pour les tenants du nihilisme selon qui l'art aujourd'hui a justement à supporter la vision du rien : déchets, ordure, merde, etc... L'art recyclerait ici le reliquat de notre société de consommation. Triste destin.
Tâche allégeante au contraire et combien stimulante pour les tenants d'une totalité entendue ici comme manifestation du beau dans le monde. Selon ces derniers l'art de toujours est regard sublimant de la création. Joie en acte.
Art à double visage ou plutôt, conscience du jour et de la nuit, c'est à dire de l'art comme commencement et comme fin.

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"Des Anciens et des Nouveaux dans l'art d'aujourd'hui"

On appellera "Anciens", ceux qui ont contribué par leur effort a faire oeuvre, c'est à dire "à éterniser" leur travail dans des objets esthétiques qui continuent à nous interpeller.
Il est évident que l'histoire recouvre et découvre régulièrement des auteurs géniaux et c'est le travail des critiques de les réévaluer.
Les "Nouveaux" ont pour raison d'être de se poser contre ceux qui les précèdent immédiatement. Leur angle de vision est très court. On est là dans "l'histoire chaude" comme dirait Levi Strauss. L'histoire longue et "froide" est celle de durée séculaire et millénaire des oeuvres qui perdurent plus ou moins miraculeusement. L'histoire "chaude" des "Nouveaux" est celle éternelle des fils et des pères qui s'affrontent pour la prédominance sur le terrain de la reconnaissance sociale d'une période donnée.
Le problème advient lorsque les nouveaux prétendent incarner le vrai absolu en matière de création esthétique. Leur hegelianisme les aveugle encore. Ils gagneraient à percevoir les "Anciens" dans leur globalité comme frères en aventure esthétique devant l'éternité du temps et les aléas de l'histoire. Car dans le cas contraire on se trouve dans une impasse, celle de la fin de l'art conçue comme glose sur l'impossibilité de peindre, d'écrire ou de composer, la liberté absolue d'utiliser n'importe quoi comme support de "création" et surtout l'absence totale de propos à visée générale. La "théorie" de l'art comme manifestation d'une réalité sociale réduit ainsi l'art à une peau de chagrin.
C'est pourquoi selon nous l'art est dit actuel quand le social est objectivé comme reflet esthétique d'une époque, entendue comme champ existentiel à exalter métaphoriquement. L'ouverture sur le non advenu qui l'accompagne alors est toujours enthousiasmante.

 

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"La voie de l'idéal et le défi artistique du XXI me siècle"

Au XIX me siècle la grande question était déjà pour l'artiste le choix entre l'ascension sociale qui passait par le jeu avec les apparences ou la dégringolade sociale qui passait par le conflit ouvert avec la société bourgeoise. En simplifiant un peu : la stratégie du camouflage à la façon de Stendhal ou celle du camouflé à la manière de Verlaine. Le dilemme était dans le choix du "déracinement" ou dans celui de la "chute".
Au XX me siècle la grande question était devenue pour l'artiste le choix entre la promotion du communisme (ou du fascisme) ou l'exil intérieur. La stratégie du compagnonnage ou celle de l'exclusion à la manière de Sartre ou Camus par exemple.
Au XXI me siècle la grande question est devenue celle du choix entre le mondialisme et l'anti-mondialisme. Mais les enjeux n'en sont pas encore suffisamment clarifiés en 2005.
Il nous appartient d'être les compagnons de l'Universel et de servir le monde pour y construire ensemble notre demeure. L'artiste qui se coupe de l'Universel , entendu ici comme pouvoir unifiant de l'esprit, prenant sa source dans toutes les définitions "idéalistes" de la Culture, est voué à l'errance sans fin. Car les particularismes ne s'additionnent pas et les artistes qui les suivent apparaissent vite pour ce qu'ils sont : les témoins d'un folklore un peu désuet.
Il s'agit aujourd'hui plutôt de dé-couvrir le langage commun de l'humanité en devenir et de le manifester dans des oeuvres à portée universelle.
Qui relèvera donc le défi ?


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"Art et politique"

1-L'Universel dans l'art et le crime contre l'art

La question de l'Universel soulève un problème au regard de l'homme d'aujourd'hui. Il est en effet questionné à double titre. Dans un premier temps se pose le sujet de l'origine de cette notion d'Universalité. Par exemple d'où viennent les droits de l'homme, les droits de l'artiste...
Le fait de savoir si ces droits peuvent ou même doivent s'étendre à l'humanité, s'ils impliquent des devoirs.
Peu importe d'où vient la source, pourvu qu'elle nous désaltère, pourrait-on ajouter.
Et c'est là notre point de vue.
Nous pensons que l'homme est assoiffé de quelque chose qui le comblerait. Et rien dans le monde n'a jamais suffi à donner le change. C'est pourquoi le "transcendantal" dans l'art, la politique, les relations entre Etats, ou classes est une valeur ou une "réalité" incontournable.
On ne peut faire l'impasse sur cet absolu, ne serait-ce qu'à titre hypothétique comme l'a bien vu Kant entre autres, ainsi que les plus récents tenants de la critique sociale tels Horkheimer et Adorno au XX me siècle.
Défendre l'Universel dans l'art, c'est donc remettre l'homme sur ses pieds, lui redonner la station debout, lui permettre d'avancer. Le contraire, c'est l'annuler.
Aujourd'hui, il s'agit de choisir contre les tenants du nihilisme. La bataille s'annonce décisive. Il n'y a jamais eu de progrès dans l'histoire, sans choix, ni engagements. L'artiste est aussi un membre de la cité et il doit plus que jamais en être conscient en tant qu'individu. L'autre face du problème concernant en effet les devoirs de l'homme face à l'autre homme. Rien ne justifiant à notre avis le crime d'où qu'il vienne le premier devoir de l'homme est donc la défense critique de la vie et de son expression esthétique portée par l'art. Le choix de l'Universel recouvre donc celui de la vie ou de la mort y compris de l'art. De même qu'une morale anti-humaniste autorise le crime contre la vie, l'artiste nihiliste commet un crime contre le sens de l'art. L'enjeu est de taille, on le voit. Et la balle est lancée. Car le nihilisme dans l'art, en tant que reflet d'un néant social et humain ne cesse de faire parler de lui. Mais c'est sans doute là que réside sa raison d'être.

2- L'artiste et le communicateur de la reproduction sociale

La collusion entre l'artiste et le politique est aujourd'hui flagrante. L'artiste en tant que bouffon d'une société de la spectacularisation du monde peut se permettre de travailler ainsi pour les maîtres de l'économie et de l'Etat.
A tous les niveaux de la hiérarchie esthétique, cette collusion est ravageuse et désespérante.
Ainsi la dissidence artistique consiste aujourd'hui à dénoncer le rôle de rouage de transmission d'un art dont l'angélisme n'est qu'apparent.
Il ressort de ce constat un certain nombre de conséquences. Il est évident que depuis Voltaire, Diderot, Rousseau et bien d'autres, le rôle de l'auteur s'est modifié en Occident. Non plus clerc mais conscience, non plus instance de légitimité mais pouvoir de contestation de l'ordre établi, celui-ci a une vocation « prophétique ». Mais que devient ce prophète s'il n'est plus éclairé par la raison et l'intérêt commun ? Tel est l'enjeu de la création intellectuelle et artistique aujourd'hui. " L'acte d'être" n'est pas un pur jeu de mots. Non plus que le fait d'être" sain d'esprit". La santé spirituelle requiert un sens des responsabilités devant le monde. Et l'existence prend son sens de la persévérance à se hausser au dessus de la masse des "consommateurs sociaux". Il en va de la survie de l'espèce dont certains pensent qu'elle serait en voie de disparition au regard d'un étranger venu d'une autre planète.
Le faux prophète est celui qui au nom d'un intérêt personnel bien compris reconduit ses privilèges. L'artiste qui ne veut pas "manger au ratelier", est-il donc condamner à vivre en exil forcé ? Nous pensons que non, mais face à l'exil intérieur ou au renoncement, il s'agit bien de choisir la voie de la critique et parier sur son efficacité future plutôt que celle de la reproduction sociale des injustices qui ruine le présent de tout espoir d'amélioration des rapports humains à eux et au monde.

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"Art anticipateur"

1- Retour sur le "Château de barbe bleue" de Georges Steiner

" Ne peut-on concevoir un monde de lettrés qui ne participe de la lettre ? "
La question posée par Georges Steiner dans son texte toujours d'actualité suppose à notre avis de revenir à la distinction entre la lettre et l'esprit qui recoupe celle de la langue et de la parole en linguistique.
La parole est l'usage singulier de la langue qui dynamise le langage. Et si l'esprit était l'usage singulier de la lettre qui dynamise la culture...
Contre Steiner j'affirmerai donc que le silence n'est pas l'avenir de la lettre dans nos sociétés, mais que dans toute société constituée en corpus, l'esprit travaille la lettre en la "dynamitant". C'est le rôle de l'authentique créateur de détourner la langue commune de la retourner, triturer, déformer. Et je dirais plus : une culture se mesure à sa capacité de bouleversement interne autorégulé. En ce sens jamais société n'a sans doute été plus vivante culturellement que la société occidentale... Et cependant il y a un malaise dans la civilisation des lettres. Peut-être parce que le destinataire jadis minoritaire demeure aujourd'hui le même mais de façon diluée. La réception du nouveau dans l'art et la culture n'est pas plus majoritaire, mais les amateurs éclairés sont sans doute de moins en moins désintéressés. ce qui explique la difficulté de renouvellement de l'art proviendrait plutôt dans ce cas du système de réception de l'oeuvre et de sa fonction de recyclage dans le marché.
Autrement dit et pour se résumer, contrairement à Georges Steiner nous pensons que le langage de la culture n'est pas menacé par le silence de l'après-culture.
Mais ce serait plutôt le silence intéressé à l'oeuvre dans le marché des produits culturels qui menacerait les créateurs-auteurs qui depuis toujours sont exposés aux risques de la réduction de leur travail anticipateur et iconique en simple reproduction idolâtrique du déjà-là, déjà-dit, déjà-vu, entendu, etc....
Cela dit il n'y a selon nous aucune hiérarchie à établir entre Mozart et disons John Coltrane ou Verlaine et Léo Ferré. Les paroles sont singulières, les techniques et les intentions distinctes mais toute hiérarchie implicite relèverait de critères purement sociopolitiques et jamais vraiment dénués de préjugés non plus.
Jugement idéologique uniquement mais sûrement pas esthétique.
Postulons donc que le langage est second par rapport à l'intuition première. Et que le style est une affaire de convention. Que le style ne fait pas l'oeuvre mais que c'est l'oeuvre en acte qui fait le style.
Dans cette perspective, le livre n'est pas premier, mais résulte d'une parole intérieure qui vient à la conscience dans le temps de l'ouvrage. De même l'oeuvre musicale se construit progressivement et ne résulte d'aucun miracle ou d'un quelconque génie. Il en va de même en peinture. Et comment établir une hiérarchie entre Rembrandt et disons Cézanne, de Kooning voire même une bonne peinture de Dubuffet ? On voit bien que la dispute remonte loin. Elle a sa source dans une définition de la nature et de l'origine de la pensée et du langage et déjà l'antiquité platonicienne interrogeait cette question.
Nous considérons qu'il est plus urgent que jamais d'affirmer plutôt le droit à la liberté de penser, de créer, d'oeuvrer loin du silence premier des institutions et des académies. Et il est non moins urgent de dénoncer, toutes les confusions entre un art d'avant-garde et un art d'arrière boutique des défenseurs de l'ordre établi, des bien-pensants de la culture dont les idées sont au mieux naïves et surdéterminées, au pire malignes et hypocrites.

2 - "Les pouvoirs de l'invisible"

Supposons que l'imagination nourrit la pensée pour produire dans des oeuvres des images qui dépassent le donné, ce qui est d'ailleurs une hypothèse de tous les partisans de "l'imagination créatrice". Il relève de l'artiste de donner à voir l'intelligible en acte. C'est à dire de manifester ce que d'autres ont appelé le logos ou monde de "l'imaginal" pour reprendre le terme de Henri Corbin, lequel rattache le visible à l'invisible, lui aussi.
Projeté dans un schéma historique, cela signifierait dans l'optique par exemple de la "rédemption", souhaitée par Adorno que l'artiste, mais aussi l'écrivain et tout intellectuel engagé dans la vie de l'esprit soit un médiateur entre des niveaux de réalité du monde habituellement séparés ou disjoints. Il est évident que les hommes ne peuvent se satisfaire de l'ici et du maintenant dans ce que le "il y a" révèle de conditionnements, non-dits, "non-dénoué", etc.... Personne n'admettrait que le présent dans ce qu'il a de donné suffise. Chacun possède en soi une image inédite du futur, du non advenu du monde. Mais il n'est pas donné à tous d'inscrire dans une formule l'équation de cet invisible. Et cependant il en va d'une nécessité qui ne peut être ignorée longtemps. La maladie y compris sociale, n'est que le résultat du manque à dire ce qui échappe individuellement ou collectivement. L'imagination est donc aussi la gardienne du futur et l'artiste un adversaire du désespoir et de la défaite devant la vie en général.
Enfin il est faux de penser que l'artiste ne fait qu'incarner son "moi" dans des oeuvres. Ce que l'artiste manifeste c'est le tout, mais à travers le filtre de l'imagination. De même, dire que l'artiste ne pense pas, ne signifie pas qu'il ne soit pas "pensé" par un objet absent qui le pousse à travailler. Et cet objet n'est pas non plus nécessairement réductible à une illusion, un désir, ou je ne sais quelle fable absurde. Car personne n'a jamais dit le dernier mot sur le réel ; le langage et la raison étant limités aux objets de l'expérience.
Il demeure les oeuvres pour témoigner de ce que l'on ne peut dire dans le langage commun des signes. Le paradoxe est cependant qu'elles font sens. C'est bien là "l'élément mystique" certainement que relève Wittgenstein dans son "Tractatus".


Pierre Givodan (2005)

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