Il n'y a plus de vérité en peinture aujourd'hui, au sens classique, comme d'ailleurs dans les mathématiques actuelles et la logique formelle contemporaine dont les valeurs sont purement arbitraires et ne correspondent à aucune nécessité « naturelle » .
La peinture a gagné son autonomie vis à vis des choses du monde et a multiplié son inventivité en proportion de cet écart face aux évidences de la perception. L'espace perspectif issu de la Renaissance a été détruit il y a déjà un siècle maintenant. L'explosion scientifique , les injonctions politiques, les exigences particulières des uns et des autres ont émancipé l'art abstrait de la nature .A la suite du scientifique , du philosophe métaphysicien, de l'utopiste social, l'artiste abstrait s'est aventuré sur les chemins de la liberté.
Reprenons l'analogie avec le progrès scientifique qui marque aussi la coupure dans la connaissance au 19ème siècle en biologie, en sociologie et dans bien des domaines de la raison appliquée … Le monde extérieur n'est plus appréhendé désormais hors d'un champ d'hypothèses et de postulats qui pour le peintre repose sur une volonté d'émanciper le tableau de son référent immédiat. Nous avons Déjà dit que l'artiste gagne en liberté en s'affranchissant du contexte sensible. Ce qui ne veut pas dire que son œuvre ne demeure pas chargée d'émotion. Mais de même que Copernic nous dégageait de l'illusion géocentrique d'un univers gravitant autour de la terre, la peinture non-objective du suprématiste Malévitch ou l'improvisation née de la nécessité intérieure de Kandinsky nous plongent dans un espace géométrique ou poétique à un niveau d'abstraction jusque là inconnu dans la peinture. Une remontée à la source de l'art.
A un second degré l'abstraction en peinture se place en deçà du sujet plastique particulier, considéré désormais comme anecdotique et essaie de résumer une expérience plus universelle. La peinture de Paul Klee notamment exprime assez bien cette visée symbolique qui renoue avec les attitudes archaïques de l'enfance de l'humanité .
L'objectif de la peinture abstraite déborde donc la définition première donnée à celle-ci. Il ne s'agit pas seulement de rompre avec l'imitation de la nature et la représentation d'un sujet comme la nature morte , le portrait ou le paysage, mais plutôt de construire un espace qui réponde aux critères d'une subjectivité élargie à l'harmonie, la beauté, l'équilibre du cosmos. Le paradoxe étant que c'est justement en se détachant du sensible et en définissant un espace de convention que les peintres y parviennent.
Pensons à Cézanne dont La Sainte Victoire est le champ expérimental où s'élaborent les fondements de la révolution abstraite. Où encore à Picasso dont le Cubisme est en fait une déconstruction achevée de l'esthétique classique.
Plaçons-nous maintenant sur le plan plus concret de la vie. Et faisons une hypothèse, celle de Motherwell. Celui-ci affirme que l'abstraction repose sur la métamorphose d'un monde devenu étranger à l'homme : « d'un sentiment de malaise par rapport à l'univers »(Museum of Modern Art bulletin printemps 1951).Il y a là une sorte de romantisme , ou disons de subjectivisme qui appelle quelque explication. Ce que veut dire Motherwell c'est que le peintre comme le poète ou le musicien ne cherchent plus à faire de la littérature mais plutôt à poétiser le réel. Où encore à fonder une conscience poétique dans une pratique esthétique. Ainsi être un peintre abstrait voudrait dire transformer dans un tableau la réalité en poésie.
L'aspect convaincant d'un tel point de vue trouve chez Mondrian d'autre appuis Ainsi ses tableaux de la période américaine des « Boogie Woogie » rythment la vie moderne par la pureté des lignes, la simplicité des formes, l'économie de la couleur ….
Il y a lieu de s'interroger aussi sur les causes historiques , voire politiques et morales qui ont fait de l'homme moderne un être déraciné que la peinture abstraite exprime aussi de façon métaphorique. Constructions démesurées de routes et de ponts, guerres civiles, décombres envahissants que les oeuvres de F. Kline, Tapies ou même peut-être Soulages expriment dans les années 50 et 60 sur un ton tragique que le noir et le blanc résument souvent.
Dans le xxème siècle finissant l'activité picturale se fait le relais de la crise des valeurs et de la fin des grands récits idéologiques. Récits politique, moral, historique, voire métaphysique et la poursuite d'une quête de l'absolu se prolonge dans des démarches solitaires parfois moins visibles. Ainsi le peintre Ryman développe un travail autour de la couleur blanche et Twombly livre les traces du désir vital sous forme de graffitis gigantesques sur des supports divers. Ces tentatives prolongent l'art minimal des années 50 initié par Barnett Newman et l'école de New-York à la recherche du sublime dans la peinture ...
Nous sommes ainsi en mesure aujourd'hui, à l'aube du nouveau siècle de faire un bilan des conséquences et des acquis de cette révolution abstraite initiée depuis longtemps.
La peinture s'est renouvelée et n'est pas morte. Le retour à la figuration dans les années 60 a intégré avec Andy Wahrol les procédés sériels. Les très grands formats, les techniques industrielles (toile de bâche, peinture acrylique) initiés avec l'expressionisme abstrait, notamment celui de Pollock, ont servi l'attitude de contestation de Support-surface en France vis à vis des thèmes du sujet et de la représentation qualifiés pour le coup de " bourgeois " dans les années 70 et 80. La Nouvelle Figuration qui s'est répandue en contrecoup de cet esprit de sérieux avec Basquiat, Paladino, Combas, a su synthétiser les apports de l'art abstrait au niveau de la composition décentrée du tableau, ceux de la matière employée, des supports, des couleurs utilisées...
En conclusion l'option que l'on peut qualifier de radicale, voire subversive ou métaphysique que les "abstraits" ont ouverte dans la peinture par leur travail de renouvellement de la perception initiée par les primitifs italiens, avec Delaunay, Duchamp etc. a encore des tenants. Pensons à G. Richter qui cultive l'ambivalence dans une posture tour à tour hyperréaliste et abstraite en Allemagne ou encore à Anselm Kiefer et à ses tableaux empreints de végétal, terre, tissus, goudrons etc.
Cette révolution artistique qu'exprime l'art abstrait est synonyme d'un changement qualitatif dans l'ordre de la connaissance du réel . L'artiste non-objectif ne prétend plus faire illusion. Il reconnaît la part du hasard, de l'inconscient, et se fie à son intuition.
Retour en arrière pour certains ? Peut-être, si l'on considère que tout progrès dans le savoir signifie une perte de l'assurance première liée aux prétendues évidences. Mais l'aventure de l'esprit est à ce prix . Nul homme n'a jamais pu se passer de l'usage de la liberté de penser autrement que dans le doute et sans certitude autre que subjective, en dernier lieu.
L'artiste abstrait a une approche que nous qualifierons de poétique de la réalité. Le monde tel qu'il l'interprète n'est plus toujours une image nécessairement harmonieuse, fidèle, mais plutôt faite de découverte et d'invention de formes. Lyrique, cet univers l'est avec l'art informel d'un H . Hartung, géométrique avec les disciples de Mondrian, ou encore de retour à un art premier animiste et vitaliste chez Picasso, Miro, Gorky, Masson et les surréalistes abstraits. Poussé au dialogue avec les civilisations non occidentales, enfin.
A la question de départ sur le sens de cette expérience esthétique nouvelle nous avons répondu en retraçant la crise de l'homme moderne de ces cent cinquante dernières années . Nous avons été amenés à déceler un nouvel humanisme chez les plus grands comme Klee ou Kandinsky et une définition neuve de la beauté ou du sublime qui inclut même le frisson mystérieux du sacré chez un Rothko. Par cet effort de doute sur lui-même, d'audace et de curiosité l'artiste abstrait survit encore dans le retour à une certaine figuration en peinture.
Pierre Givodan (2006)
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